J’ai adoré le film Lost in Translation, et en particulier (on s’en serait douté) la scène du tournage de la pub où une interprète aide l’acteur (américain) et le réalisateur (japonais) à communiquer. Tout du moins, c’est pour ça qu’elle est là. Voici la traduction du dialogue entier.
RÉALISATEUR (en japonais, à l’interprète) : La traduction est très importante. D’accord ? La traduction.
INTERPRÈTE : Oui, bien sûr. Je comprends.
RÉALISATEUR : M. Bob-san. Vous passez un moment tranquille dans votre bureau. Il y a une bouteille de whisky Suntory sur la table. Vous comprenez, d’accord ? Avec une émotion non contenue, lentement, je veux que vous regardiez la caméra avec tendresse, et, comme si vous retrouviez de vieux amis, que vous disiez, tel Bogart dans Casablanca disant : « Here’s looking at you, kid », je veux que vous disiez : « c’est l’heure de Suntory ! »
INTERPRÈTE : Il veut que vous vous tourniez et regardiez la caméra. D’accord ?
BOB : C’est tout ce qu’il a dit ?
INTERPRÈTE : Oui, vous devez vous tourner vers la caméra.
BOB : Il veut que je me tourne de la droite vers la gauche ou dans l’autre sens ?
INTERPRÈTE (en japonais très formel, au réalisateur) : Il est à présent prêt. Il désire savoir, lorsque vous filmerez, préféreriez-vous qu’il se tourne de droite à gauche ou préféreriez-vous qu’il se tourne de gauche à droite ? Il aimerait connaître ce genre de détail, si cela ne vous dérange pas.
RÉALISATEUR (sans fioritures, en japonais familier) : Peu importe. Ça n’est pas important. On n’a pas le temps, Bob-san, d’accord ? Ne perdez pas de temps. Faites monter la tension. Regardez la caméra. Lentement, avec passion. C’est de la passion qu’on veut. Vous comprenez ?
INTERPRÈTE (en anglais, à Bob) : Côté droit. Avec, euh, intensité.
BOB : C’est tout ? On aurait dit qu’il avait donné plus de détails.
RÉALISATEUR : Vous ne parlez pas seulement de whisky, vous savez. Vous comprenez ? Imaginez que vous retrouvez de vieux amis. Doucement, tendrement. Avec tendresse. Laissez vos émotions remonter à la surface. La tension est importante ! N’oubliez pas.
INTERPRÈTE (en anglais, à Bob) : Comme un vieil ami, regarder vers la caméra.
BOB : D’accord.
RÉALISATEUR : Vous comprenez ? Vous adorez le whisky. C’est l’heure de Suntory ! D’accord ?
BOB : D’accord.
RÉALISATEUR : D’accord ? D’accord, ça tourne. Moteur.
BOB : Besoin de vous détendre ? C’est l’heure de Suntory.
RÉALISATEUR : Coupez, coupez, coupez, coupez, coupez ! (en japonais patriarcal, comme un père parlant à un enfant désobéissant) N’essayez pas de me tromper. Ne faites pas semblant de ne pas comprendre. Vous comprenez ce qu’on essaie de faire, au moins ? Suntory est très exclusif. Le son des mots est crucial. C’est une boisson chère. C’est le numéro un. Recommencez, et donnez le sentiment que c’est une boisson exclusive. D’accord ? Ce n’est pas un whisky de tous les jours, vous savez.
INTERPRÈTE : Plus lentement et… ?
RÉALISATEUR : Avec plus d’extase, plus d’émotion.
INTERPRÈTE : Plus d’intensité.
RÉALISATEUR (en anglais) : C’est l’heure de Suntory ! Moteur.
BOB : Besoin de vous détendre ? C’est l’heure de Suntory.
RÉALISATEUR : Coupez, coupez, coupez, coupez, coupez ! Je vous en supplie.

Ce que j’aime dans cette scène, c’est que les répliques du réalisateur ne sont pas sous-titrées, ce qui fait qu’à moins de parler japonais, on regarde la scène du point de vue de Bob. En tant qu’interprète observant une autre interprète au travail, j’ai trouvé intéressant de me trouver dans cette situation, pour une fois. Cette scène montre bien à quel point on peut se trouver mal à l’aise quand on ne peut même pas compter sur la personne qui est censée vous aider à évoluer dans un univers qui ne vous est pas familier. Elle échoue à plusieurs niveaux : tout d’abord, elle ne communique presque rien de ce que dit le réalisateur, puis elle semble incapable d’adapter son niveau de langue à celui du réalisateur ou de Bob.
Dans ce film sur la solitude et le sentiment d’être un étranger dans sa propre vie, il est ironique que la personne qui est là pour vous aider à vous sentir plus à l’aise soit incapable de faire son travail et vous fasse sentir encore plus perdu.