Récemment, le terme anglais « mule » m’a posé problème. Dans un contexte de trafic de drogues, une « mule » est une personne qui transporte des drogues sur elle (souvent en les introduisant dans son corps) pour traverser les frontières. En français, on peut utiliser le terme « passeur » ou « passeuse ». Cependant, il me semblait que « passeur » était un mot plus susceptible d’être utilisé par la police, tandis que dans mon cas, c’est un revendeur de drogues qui s’en servait. Ce n’était pas le bon ton ou niveau de langue. En plus, j’aime bien « mule ». Tout comme les mules transportent des chargements énormes en subissant un énorme stress physique, les passeurs de drogues doivent transporter des colis extrêmement pesants mentalement et émotionnellement.
C’est pour cela que j’ai choisi d’emprunter « mule ». Ce mot me permettait de rester fidèle au registre de langue et aux personnages. En outre, je ne prenais pas vraiment de risque du point de vue de la compréhension, vu que ce terme est également utilisé en français, même s’il est moins courant que « passeur ». De plus, la situation était limpide, donc même si ma lectrice n’avait jamais entendu ce mot, il lui serait facile d’en déduire la signification.
L’emprunt est un procédé de traduction : la traductrice choisit en toute connaissance de cause d’utiliser dans sa traduction un mot employé dans le texte source. C’est tout particulièrement pratique lorsqu’il n’existe pas de terme équivalent dans la langue cible. Cela permet également de situer clairement un texte dans son contexte culturel par l’intermédiaire du registre de vocabulaire utilisé. Certains termes permettent à des personnes appartenant à des communautés linguistiques différentes, mais avec des intérêts similaires, de transcender la barrière de la langue. Tout en utilisant des systèmes linguistiques différents, ces personnes partagent une même réalité et un même code pour la déchiffrer. Selon la langue d’origine de ce code, certains mots ont beaucoup plus de prestige que d’autres, suivant les contextes.
Par exemple, aucun amateur français de musique techno qui se respecte n’utilisera d’autre terme que « rave » pour parler de ses virées du samedi soir. Dans le même ordre d’idées, regardez un programme de cuisine à la télévision anglaise et vous entendrez nombre de mots français. Cela mène à des développements intéressants, comme par exemple la création de « after » en français : une « after » est une rave après la rave, pour les infatigables qui n’ont toujours pas envie d’aller au lit. Ce faux anglicisme a sans doute été créé parce que tant d’autres termes liés au monde de la techno étant des emprunts faits à l’anglais, un mot français aurait semblé déplacé, presque « étranger » à ce code particulier.
Ainsi, dans des situations pareilles, le contexte linguistico-culturel devient central et influence fortement les choix de la traductrice.
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23 février
Depuis que j’ai écrit cet article, j’ai trouvé plusieurs exemples d’emprunt. Je pense que je vais consigner ici les plus intéressants.
Le turnover (taux de départ des salariés). Celui-ci est étrange : c’est un emprunt suivi de sa traduction entre parenthèse. Pourquoi ne pas se contenter de l’équivalent français ? Dans ce cas, je pense que c’est parce que le jargon du management est développé par les grands gourous de ce secteur, qui sont pratiquement tous américains. Les termes qu’ils utilisent et créent font donc référence, même par les non-anglophones. Ainsi, dans cet article, la journaliste ne faisait qu’utiliser la terminologie qui domine dans le contexte de son analyse (je l’ai trouvé dans un article sur la délocalisation des services). Comme elle savait que tous ses lecteurs ne connaissent pas forcément ce monde, elle a jugé prudent d’ajouter la traduction entre parenthèses.