Je n’aime vraiment pas la façon dont certains hommes politiques utilisent le mot evil (diabolique ou le Mal) depuis quelques temps. Dernier exemple en date : Tony Blair, qui, mardi, a dit au sujet des attentats à Bagdad et Karbala :
« Il n’y a pas plus claire illustration de la lutte entre le Bien et le Mal que celle qui oppose ceux qui veulent faire de l’Irak un pays décent où tous, quelle que soit leur religion, peuvent vivre ensemble dans la liberté et la paix, et ceux qui veulent détruire cette vision au profit de la haine religieuse. »
L’utilisation de ce mot me gêne, et cela pour plusieurs raisons. Evil (le Mal) est un concept théologique : c’est le contraire du Bien représenté par Dieu. Je peux comprendre que, comme il s’agit d’un principe central au christianisme, Tony Blair, un Chrétien très pieux, puisse analyser certaines situations comme une lutte du Bien contre le Mal. Cependant, c’est aussi un leader politique élu par une société diverse. Dans ce sens, il n’est pas convenable qu’il fonde si clairement ses jugements et actions sur une dichotomie morale qui est loin d’être partagée par tous les habitants du pays qu’il représente. Pour moi, c’est d’autant plus choquant qu’en français, l’expression équivalente, « le bien et le mal », ne possède pas les mêmes connotations religieuses et surnaturelles.
Bien que j’aie été élevée dans une famille catholique, je ne crois pas au Bien et au Mal. Et je crois encore moins que les Etats-Unis et l’Angleterre représentent le « Bien » tandis que l’Iran, l’Irak, la Corée et les frites sont des incarnations du « Mal ». Diaboliser les gens et des pays entiers, avoir une version bipolaire du monde (les gentils contre les méchants) et de ses problèmes est non seulement simpliste, c’est également dangereux. En effet, cela nous absout de toute responsabilité. Dire que quelqu’un est evil lui enlève son humanité; cette personne devient une cause perdue, pourrie jusqu’à l’os. Pourquoi gaspiller son temps à essayer de comprendre ces gens-là ? Ils sont entièrement responsables; ce sont des monstres. Mais cette attitude ne crée-t-elle pas une distance bien pratique entre eux et nous ? Cela n’empêche-t-il pas le camp des « gentils » (je m’esclaffe) de procéder à une autocritique pour comprendre ce qui pousse certaines personnes à ressentir tant de désespoir, qui parfois se transforme en haine ?
Alors pourquoi Tony Blair et George Bush utilisent-ils tant ce mot ? J’ai fait une recherche sur google avec « Tony Blair » + evil : 134 000 résultats. Puis « George Bush » + evil : 273 000 résultats. Bien entendu, google n’est pas un outil scientifique et cela ne veut pas dire grand-chose, mais j’ai mieux : « Dans son message sur l’état de l’union, Bush a utilisé evil quatre fois en 2003 et cinq fois en 2002. En 2001, il ne l’avait pas mentionné. Bill Clinton a utilisé evil deux fois en huit ans. » (The Rhetorical impact of « Evil » on public policy, de Jonathan Anderson).
Je pense que c’est parce qu’evil est un terme surnaturel qui fait naître la peur. Il implique qu’il existe des forces toutes-puissantes qui veulent notre mort à tous. Je pense que George Bush et Tony Blair aiment l’utiliser parce qu’il fait peur ; bien plus que, mettons, « bad », « heinous », « abhorrent », « wrong », etc. En outre, il est incroyablement vague. On ne peut pas expliquer le Mal, on n’a pas à prouver son existence, mais il faut le détruire avant qu’il ne vous détruise. Ainsi, l’usage de toute force est justifiable pour le vaincre. Il suffit de montrer une organisation du doigt, de la qualifier d’evil et cela coupe court à tout débat ; vous pouvez faire pleuvoir les bombes. Peut-être que si nous avons assez peur et sommes assez convaincus que les forces du mal sont sur le point de s’emparer de nous, nous laisserons nos chefs d’état faire ce qu’ils veulent.