Quand j’ai accepté de sous-titrer Tarzan et sa compagne (1934), je n’imaginais pas que j’allais en apprendre autant sur le féminisme dans les années 30 et la censure à Hollywood. Mais c’est l’un des gros avantages du sous-titrage : on a l’occasion d’apprendre énormément de choses intéressantes.
L’intrigue est simple : deux Anglais partent dans la jungle à la recherche d’ivoire et pour convaincre Jane (qui passe ses journées à se balancer de liane en liane en compagnie de Tarzan) de réintégrer la « civilisation ». Cela m’a profondément agacée. J’ai dû faire un effort pour garder à l’esprit le fait que dans les années 30, la civilisation était toujours synonyme d’homme blanc, tandis que les Africains étaient considérés comme des sauvages. Comme je vous l’ai dit, j’étais profondément agacée. Comment nos deux hommes « civilisés » s’y prennent-ils donc pour convaincre cette femme forte, indépendante et brave qu’elle doit abandonner sa vie empreinte d’une liberté totale, un environnement dans lequel elle s’épanouit et un homme qui la traite avec le respect qu’elle mérite ? Ils lui offrent les dernières robes et les derniers parfums made in Paris, parce que « tant qu’il y a des vêtements, il y a de l’espoir avec une femme. » À ce moment-là, j’ai failli jeter mon chausson en direction de l’écran. Trop, c’était trop.
Puis j’ai bavardé avec Meredith, une amie qui enseigne dans le supérieur, spécialiste du féminisme. Elle m’a aidée à remettre le film dans son contexte : en 1920, les Américaines avaient obtenu le droit de vote. Après cette victoire majeure, les féministes se sont attaquées aux autres droits dont les femmes étaient toujours privées, dont celui de travailler. Ce combat était toujours d’actualité en 1934, année où le film a été réalisé. Cela m’a menée à me demander si on pouvait voir ce film sous un angle beaucoup plus positif, comme une métaphore de cette question de société. La jungle, un environnement difficile, brutal et mâle, pourrait représenter le monde du travail, tandis que les robes, le maquillage et le parfum offerts à Jane pourraient représenter le foyer où les deux Anglais voudraient la voir. De ce point de vue, comme Jane refuse bravement maquillage et vêtements en faveur de la vie qu’elle a choisi de mener dans la jungle, ce film est extrêmement positif et se positionne en faveur de la liberté des femmes de choisir un autre destin que celui prédéterminé par la vision qu’a la société de leur sexe.
Au cours de mes recherches, j’ai également découvert que des films comme Tarzan and His Mate sont à l’origine du système de classification des films actuel. En 1930, craignant la censure du gouvernement fédéral, les grands studios ont décidé de prouver qu’ils étaient capables de s’autocensurer et ont nommé le Postmaster General Hayes pour rédiger ce qui a pris le nom de Code Hayes. Cette liste de 28 000 directives donnait des limites claires en matière de langage, de vêtements, de comportements et de valeurs et promulguait la vision d’un monde où le bien triomphe toujours du mal. Le code Hayes a été superbement ignoré jusqu’en 1934, année durant laquelle plusieurs films, dont Tarzan and His Mate (où Tarzan se pavane accoutré d’un pagne de la taille d’un timbre-poste tandis que la garde-robe de Jane se limite à des bikinis minuscules), ont choqué les conservateurs et provoqué un boycott du lobby catholique. Les studios de Hollywood se sont alors vus obligés de respecter le code Hayes, qui a survécu jusqu’en 1968, date à laquelle un nouveau système de classification a été mis en œuvre. Ainsi, Tarzan and His Mate illustre parfaitement la manière dont les grands studios de l’époque ont tenté de résister à la censure, pour finalement devoir s’incliner et subir des contraintes encore plus draconiennes sur leur créativité.
Finalement, j’ai passé bien plus de temps à rechercher le contexte historique du film et son influence culturelle qu’à le sous-titrer, et j’en ai apprécié chaque minute.
ps : allez jeter un coup d’œil au blog de Gail Armstrong pour un article bien enlevé (Gail ne sachant pas écrire autrement) sur le sous-titrage.