Je ne me lasserai sans doute jamais des trésors d’imagination dont les hommes politiques font preuve lorsqu’ils exploitent les mots et le langage. La guerre (« situation », « conflit », « intervention militaire », « opération liberté ») en Irak leur donne souvent l’occasion de se débattre avec les mots les plus simples. Comme torture.
Donald Rumsfeld : « Je pense que… Je ne suis pas avocat. J’ai l’impression que jusqu’à présent, ce sont des abus qui ont été perpétrés, ce qui, selon moi, est différent de la torture, du point de vue technique. Je ne sais pas s’il est correct de dire ce que vous venez de dire, que des actes de torture ont été commis, ou que certains ont été accusés de torture. Par conséquent, je ne vais pas utiliser le mot torture. » (ma traduction).
Cet article du New York Times offre une analyse intéressante de la situation. En voici un extrait (ma traduction) :

« Les mots modifient, les mots ajoutent, les mots soustraient. Il y a 10 ans, alors que les Hutus massacraient 800 000 Tutsis au Rwanda en quelques semaines, le refus du gouvernement américain d’employer le mot « génocide » indiquait que ce dernier n’avait pas la moindre intention d’intervenir. Le refus d’appeler ce qui s’est passé à Abu Ghraib (ainsi que ce qui s’est produit ailleurs en Irak, en Afghanistan et à Guantanamo Bay) par son nom, la torture, est aussi révoltant que le refus de qualifier les événements du Rwanda de génocide.
(…)
Quelles que soient les mesures prises par cette administration pour limiter les dégâts causés par les révélations qui ne cessent d’être mises au jour, indiquant que les prisonniers d’Abu Ghraib et ailleurs ont été victimes de torture (…), il est probable que le mot « torture » continuera à être interdit. Reconnaître que les Américains torturent leurs prisonniers contredirait tout ce que cette administration veut faire croire au public : que les Américains sont emplis d’intentions vertueuses et leur droit, découlant de leur vertu, à mener des actions unilatérales sur la scène mondiale. »

Différents gouvernements ont fait de leur mieux pour éviter le mot torture, car à mon avis, on pourrait le rapprocher du mot evil (abordé lors d’un autre article). Quelle que soit sa définition légale, qui est très claire, il s’agit d’un mot qui suscite des émotions fortes en s’adressant à l’imaginaire et en faisant naître des visions appartenant à une époque que l’on voudrait révolue, où l’on laissait les gens moisir dans des cachots. Évidemment, personne ne veut être associé à ce genre de mot.
Pour moi, il est fascinant que, quelle que soit la force des images et l’irréfutabilité des preuves, tant qu’un certain mot n’a pas été appliqué à une situation, la réalité de cette situation peut être niée. Cela montre le pouvoir des mots, comme George Orwell l’a montré dans 1984, où le Newspeak (une version ultra-simplifiée du langage) était un élément central de la stratégie du gouvernement visant à contrôler la population. S’il n’y a pas de mot décrire une situation, cette situation n’existe pas.
Je tiens à dire que cet article n’est pas anti-Américain. Il se trouve juste qu’au moment où j’écris les articles de ce blog, les USA se trouvent embourbés dans une guerre qui mène à des développements intéressants du point de vue du langage. Remplacez « Américains » par « Français » et « Irakiens » par « Algériens » et cet article aurait pu être écrit dans les années 50. Une telle manipulation des mots est loin d’être inédite, et j’imagine qu’on n’en a pas vu la fin.