Les traducteurs/trices qui, comme moi, sont aussi interprètes, représentent une étrange bête pour la plupart des gens. Dans le patelin où j’ai grandi, Saint Martin de Hinx, ma mère tient sa minuscule épicerie, qui fleure bon le début du 20ème siècle et fait office de poumon de la vie sociale quotidienne du village. J’adore y traîner pour écouter les dernières nouvelles. Je finis souvent par avoir une conversation du style :
Client(e) : Toujours en Angleterre ?
Moi : Oui.
C : Qu’est-ce que tu fais comme travail ?
Moi : Je suis traductrice.
[Pause]
C : Ah oui, ta mère me l’a dit. Elle dit que tu ne vas pas au travail.
Moi : Euh, si. Je travaille depuis chez moi.
C : Donc tu ne vas pas au travail.
[soupir]
Moi : Non.
C : Mais ta mère nous a montré des photos de toi avec des gens à l’allure importante autour d’une table.
Moi : C’était pour une mission d’interprétariat.
C : Interprétariat ? Je croyais que tu étais traductrice.
Moi : Je fais les deux. Je fais beaucoup plus de traduction, mais je fais parfois l’interprète.
C : Donc tu vas au travail ?
Moi : Parfois.
Il n’y a pas que les clients de ma mère qui sont déroutés par cette carrière farfelue.
J’ai lu récemment un excellent roman : Bel Canto, d’Ann Patchett. Ce qui m’a tout particulièrement plu est que l’un de ses personnages principaux est un interprète japonais du nom de Gen. C’est un personnage attachant qui utilise sa connaissance de langues variées pour aider les gens autour de lui, originaires de différents pays, à communiquer. Dans tout le livre, il est qualifié de « traducteur ». Il m’arrive souvent que des clients me qualifient de « traductrice » durant des missions d’interprétariat.
Je vais sans doute avoir l’air de chercher des poils sur les œufs, mais les deux activités diffèrent tellement que j’ai du mal à ne pas reprendre les personnes qui utilisent ces termes dans le mauvais contexte. Pour moi, la traduction, c’est mon bureau bien familier, mon clavier, l’Internet pour mes recherches, des espressos, une concentration silencieuse intense ou des pauses musique régulières, voire un somme, les jours les plus calmes. Quand je pense à l’interprétariat, je vois des gens, un endroit inconnu, des tasses de café instantané, des poussées d’adrénaline, une attention de tous les instants et une bouche sèche à force de trop parler. Les deux activités, même si elles se reposent sur l’utilisation du français et de l’anglais, sont extrêmement différentes. C’est bien pour cela que toutes les traductrices ne sont pas interprètes et vice-versa.