“Nous allons essayer d’atterrir. Veuillez regagner vos fauteuils.”
Nous venions de passer 20 minutes à décrire des cercles au-dessus de Biarritz, en espérant que la tempête au-dessous de nous se calme, et l’idée d’“essayer d’atterrir” ne me plaisait pas plus que ça. Nous avons pénétré dans l’épaisse couche de nuage pour commencer notre descente, et j’ai tout de suite regretté qu’on ne soit pas restés à écumer les cieux basques. L’avion s’est mis à faire des bonds, à tanguer de droite à gauche, comme un joujou dans les mains d’un bébé battant des bras à la vue d’un biberon plein de lait. J’ai agrippé les accoudoirs de mon fauteuil et me suis penchée vers le hublot, espérant que voir Biarritz, que je connais si bien, me distrairait du spectacle inquiétant des ailes de l’avion que les vents forts tentaient d’arracher. La vue était superbe : on pouvait voir le phare, l’hôtel du Palais et la Villa Belza (qui me fascine depuis toute petite). On voyait également d’énormes vagues s’écraser sur la plage et les falaises, et les arbres se faire malmener par les rafales de vent. Plus nous descendions vers l’aéroport et plus les turbulences redoublaient de violence et, paralysée par la terreur, je n’avais pas d’autre choix que de réprimer mes haut-le-cœur et d’attendre la suite des événements. J’ai fermé les yeux et quand je les ai rouverts, nous étions au-dessus de la mer. Parfait, me suis-je dit, au moins quand on va s’écraser on aura plus de chance d’en réchapper et on ne tuera pas la moitié de la population de Biarritz. Puis tout a disparu et j’ai compris que nous étions de retour dans les nuages. C’est à ce moment que j’ai entendu quelqu’un dire, d’un ton flegmatique :
“I think we might have missed the airport” (on dirait qu’on a raté l’aéroport.)
Ce qui m’amène au sujet de cet article : l’understatement, ou minimisation d’une situation ou événement. Pour moi, c’est une attitude typique des Britanniques, et qu’on a peu de chance de se voir enseigner à l’école ou dans un manuel. Pourquoi pas ? Parce qu’il s’agit d’une attitude face à la vie et d’une manière bien particulière de voir le monde. Avec l’understatement, on peut minimiser la gravité des situations, garder le contrôle de ses émotions et créer une distance entre soi et la réalité. Et souvent, être très drôle.
S’il s’était agi d’une mission d’interprétariat, il m’aurait été difficile de faire passer la signification exacte de cette réflexion. Les Français étant peu friands des understatements, en tout cas moins que les Britanniques, il se peut qu’ils soient déroutés par cette phrase et ne comprennent pas que la personne voulait dire : “On a complètement raté l’aéroport, c’est la panique !”. Je choisirais sans doute de garder la même structure, mais au lieu de parler de façon détachée, je ferais sans doute de gros yeux ou une grimace exprimant mon inquiétude, pour bien faire comprendre que je plaisante. Je pense également qu’un francophone aurait plus tendance à engager le dialogue avec la personne assise près de lui ou voyageant avec lui, plutôt que de se contenter d’un commentaire ne s’adressant à personne en particulier. On pourrait donc également interpréter cela en posant une question : “On n’a pas raté l’aéroport, là ?!”
Bref, on a bien fini par rater l’aéroport d’environ 200 kilomètres ; nous avons dû atterrir à Bordeaux, allongeant notre voyage de 4 heures. C’était la pire tempête à s’abattre sur Biarritz à cette époque de l’année, avec des vents atteignant 120 km/h à 18 h 30, juste au moment où nous avons commencé notre approche.