Par Paul Sharville
Et si on parlait de l’e-mail ? À la fin du XIXème siècle, les Édouardiens adoraient écrire. Les facteurs de l’époque passaient au moins sept fois par jour, du petit matin jusqu’en fin d’après-midi. Certaines des lettres qu’ils distribuaient étaient de vrais récits homériques, mais la plupart du temps, c’était surtout des cartes postales portant des messages concis qui remplissaient leurs sacs. Ces notes, anodines mais essentielles, permettaient à nos ancêtres d’organiser leur quotidien. Ça vous rappelle quelque chose ? Eh oui, le précurseur de l’e-mail en tant qu’outil d’organisation sociale se pratiquait il y a cent ans, avec un enthousiasme comparable à celui que nous manifestons lors de nos correspondances électroniques actuelles, et pour des raisons étrangement semblables.
On est en 1900, vous habitez à Crystal Palace et vous avez un pote à Orpington. C’est le matin, vous dégustez un œuf dur et décidez de gribouiller une carte où vous suggérez que votre ami vous invite chez lui pour l’équivalent édouardien d’une soirée bière, musique et Playstation (de la bière brune chaude, un brin d’opérette et quelques moments émerveillés devant sa lanterne magique et ses nouvelles diapositives Trésors de l’Égypte). Vous confiez votre carte à une boîte aux lettres et attendez la réponse, que vous espérez affirmative et qui devrait arriver vers midi. Vers 10 h 30, votre ami reçoit la carte, illustrée de sculptures de dinosaures dans le parc de Crystal Palace, qu’il trouve très jolie. Il essaie de faire mieux avec la sienne (qui arrive chez vous à 15 h 30) : elle montre un homme, surmonté d’une casquette d’un diamètre impressionnant, qui passe à bicyclette devant le pub Anchor and Hope situé sur la rue principale d’Orpington. Il ne vous reste plus qu’à sauter dans un train, qui, à votre époque, est un moyen de transport rapide, fiable et bon marché.
Une personne de l’ère édouardienne se demanderait (comme nous tous) ce qui est arrivé à ce service ferroviaire, mais se retrouverait immédiatement en terrain connu avec l’e-mail, qu’elle adopterait avec enthousiasme, comprenant immédiatement son rôle de facilitateur de la vie sociale et reconnaissant une forme de communication tout en douceur : paisible, posée, pertinente. Les Édouardiens rédigeaient des lettres magnifiques, où ils consignaient leurs pensées telles qu’elles leur venaient ; elles étaient attendues avec impatience et fort appréciées de leurs destinataires. Ou du moins, c’est ce que j’imagine, encore que les divagations démentes de Cousin Angus, le seul habitant d’une île écossaise isolée du monde, pour qui les vêtements étaient un signe d’extravagance, devaient sans doute partir directement au fourneau.
De nos jours, l’e-mail a permis à plusieurs générations peu habituées à partager leurs pensées par la voie écrite de redécouvrir la communication épistolaire. Elles l’ont adopté à bras ouverts, comme si cette habitude ne nous avait jamais vraiment quittés. On adore ça. Je le concède, la grammaire et la formulation des e-mails sont souvent plus que douteuses. Certains disent même qu’ils ne supportent pas l’e-mail, qu’ils trouvent impersonnel. À qui la faute ? Ce n’est pas étonnant qu’il le devienne, si l’on n’est pas prêt à respecter la ponctuation, à mettre des majuscules où il faut et à exprimer ses sentiments avec autant de fougue que nos ancêtres. Mettez une Édouardienne devant un ordinateur en 2005, et il ne lui faudra pas longtemps pour se lancer : « Ma chère Élizabeth. Je n’en peux plus d’attendre l’arrivée du haut débit. J’ai bien peur de tomber malade et de devoir m’aliter si cette attente interminable se prolonge. Roger pense que cela va révolutionner l’Internet, qui est déjà si furieusement merveilleux que le docteur Ebsworth m’a recommandé d’en prendre deux fois par jour pour ma santé. En fait, toute cette affaire me bouleverse à tel point que je vais devoir arrêter de taper, car je me sens défaillir [badaboum]. PS : Camilla a un JPEG coquin. Il faut absolument que vous le voyiez. J’ai défailli. »
Les Édouardiens étaient parfaitement conscients de l’utilité des relations épistolaires et de leur place au sein des interactions sociales. Elles servaient à conserver bien au chaud, entre deux rencontres qu’ils organisaient aussi souvent que possible (avant de défaillir de joie), les relations avec des personnes lointaines. Suivez leur exemple : utilisez l’e-mail pour garder le contact avec vos amis et votre famille, n’hésitez jamais à vous exprimer avec sincérité pour que le souvenir de votre personnalité ne soit pas érodé par le temps et la distance, et faites attention à ne pas limiter vos relations à quelques e-mails par-ci par-là.
Paul écrit et joue de la batterie.