Par Xavier Kreiss
Ma mère est guernesiaise, je me rends souvent Guernesey, et j’ai une grande affection pour les îles anglo-normandes, « morceaux de France tombés à la mer et ramassés par l’Angleterre ». La célèbre formule est de Victor Hugo qui connaissait bien l’archipel, pour y avoir vécu de longues années d’exil. Comme bien d’autres, il fut fasciné par le patois des îles, dont les origines remontent à l’époque du duché de Normandie.
Petit cours (très officieux) d’histoire : les Normands ont envahi le territoire français, et le roi de France, après des années de bagarre, a conclu un accord avec eux. En gros : laissez-moi tranquille et reconnaissez ma suzeraineté. De mon côté, je vous laisse contrôler votre duché. Comme on dit outre Atlantique : « deal ! « . Les Normands deviennent francophones, et parlent un français à peine teinté de leur langue scandinave d’origine.
Deuxième acte : en 1066, le Duc de Normandie, Guillaume (le Bâtard) débarque à Hastings et envahit l’Angleterre. Victorieux, et devenu Guillaume le Conquérant, il se fait couronner roi du pays.
De cette époque date une curiosité linguistique : les paysans anglais, qui parlaient une sorte de bas allemand, s’occupaient des bêtes, les tuaient et les préparaient pour leur « overlords » normands. Ils élevaient des « oxen » (allemand : Ochs), des « calves » (Kalb), des « swine » (Schwein) et des « sheep » (Schaf). Une fois sur la table, leur viande prenait des noms français, de la langue des « consommateurs » normands. Beef : boeuf.
Veal : veau. Pork : porc. Mutton : mouton.
Mais je m’égare … revenons à nos moutons, ou plutôt : quittons-les.
En 1204, un descendant de Guillaume, Jean sans Terre (King John
« Lackland ») perd une guerre contre Philippe Auguste, qui reprend le duché de Normandie. Jean se console en gardant son Angleterre. Mais le duché n’est pas entièrement perdu : les îles de Jersey et de Guernesey ( qui en faisaient partie depuis 993 ) choisissent de rester fidèles à la couronne anglaise. Et se voient récompenser par une autonomie quasi totale qui dure encore aujourd’hui.
Les insulaires parlent le français normand de l’époque. Il va changer petit à petit, mais se maintenir tant bien que mal, face à l’ascendance croissante de l’anglais. Mais la tendance à l’anglicisation semble inexorable.
Et au XXe siècle, le patois s’est mis à battre sérieusement de l’aile. Hitler lui porte un coup presque fatal.
En 1940, devant la menace nazie, la plupart des enfants sont évacués en Angleterre. Ils reviennent quand les îles sont libérées en 1945, après une cassure de cinq ans dans leur développement linguistique. Ceux qui auraient parlé naturellement le patois ont perdu des années de pratique.
Pire : ils parlent l’anglais avec des accents du Kent, du Yorkshire…
Les immigrants anglophones, et les média, ont fait le reste. Un Guernesiais, dans les années 80, me disait redouter la disparition totale de « sa » langue, qui lui permettait de se faire comprendre quand il allait en Normandie, du côté de Granville … Aujourd’hui à Guernesey, on ne compte presque plus de locuteurs naturels du Djernesiais, par exemple. Un récent recensement parle de 2% de la population, mais cela semble assez optimiste.
Malgré tout, de nombreux insulaires en comprennent quelques mots, et certaines écoles essaient maintenant de l’enseigner pour le raviver. Les médias aident aussi – voir le site de Radio Guernsey (BBC). Qui sait?
Peut-être des beaux jours en perspective pour les interprètes / traducteurs ?
Il y a quelques années, j’achetais un journal dans un kiosque. Le marchand de journaux me fait un peu de conversation en anglais. Un petit vieux passe avec son chien en laisse. Arrivant devant le kiosque, il crie au marchand : « es-ti bian ? « . L’autre sourit et répond : « bian, et ti ?
« . Le petit vieux repart… et le marchand de journaux reprend la conversation en anglais. Plus pittoresque, vous l’avouerez, que  » hi, how ya doin’ ? »… Mais – on l’aura compris – de tels échanges sont rares de nos jours.
En attendant une possible renaissance, que reste-t-il du parler normand des îles? De temps en temps, deux ou trois bribes de conversation entendues au marché. Des noms de lieux à consonance francophone : à Guernesey par exemple. Bordeaux, Petit Port, la Route des Paysans, Les Amarreurs, et j’en passe. Des noms propres : Le Cheminant, Le Patourel, Duquemin (prononcer : dook-min), Mauger (prononcer : major) … Des surnoms aussi. Les Guernesiais sont des « donkeys » (autrefois : des « ânes »), ceux de Jersey sont encore surnommé « the crapauds », parce qu’on trouve ces sympathiques batraciens dans l’île, alors que Guernesey n’a que des grenouilles.
De temps en temps, deux ou trois bribes de conversation entendues au marché. Et certains termes juridiques. Le droit coutumier normand reste en vigueur – quelque peu modifié, il est vrai, par la jurisprudence.
Aujourd’hui encore, si vous vous estimez lésé dans la jouissance de biens immobiliers (votre voisin construit un mur qui empiète sur votre jardin, etc.) vous pouvez pousser la Clameur de Haro : « Haro, haro, haro !
A l’aide mon prince, on me fait tort » – en français dans le texte.
Après quoi, l’activité contestée doit cesser. Et vous allez devant le tribunal, ayant appelé directement la protection de « mon prince », autrement dit, du roi ou de la Reine d’Angleterre.
Pour ceux que cela intéresse, il reste aussi toute une littérature. Des chansons traditionnelles, des récits, des poèmes aussi, les plus célèbres étant ceux du Guernesiais Georges Métivier (1790-1881), auteur d’un recueil de « Rimes guernesiaises ». Il était contemporain de Victor Hugo, qui vivait dans son île, et qui lui écrivit un jour « Ce que Burns a été pour l’Écosse, vous l’êtes pour Guernesey ».
Et, bien sûr, il reste des pages web !
Quelques liens :
1) Considérations sur les patois des îles, comparés entre eux (avec des
exemples)
http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/franco-normand.htm
2) Le patois de Guernesey
http://en.wikipedia.org/wiki/Dgèrnésiais
http://user.itl.net/~panther/dguern.htm
3) Celui de Jersey (savoureux –  » Not’ vielle langue est l’Jèrriais.
Ch’est pûtôt les vielles gens tchi l’pâlent, mais ach’teu y’a des clâsses dans l’s êcoles pouor les mousses » : voir ici http://jerriais.ifrance.com/
4) Cours de patois sur Radio Guernsey (BBC) http://www.bbc.co.uk/guernsey/voices2005/index.shtml
5) La clameur de Haro :
http://www.thisisjersey.com/code/showarticle.pl?ArticleID=000694
Et ici : http://www.thisisguernsey.com/code/showarticle.pl?ArticleID=000170
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