Par Charlotte Hinge
Tous les enfants du monde vous diront que l’expression « sticks and stones may break my bones, but names will never harm me » (bâtons et pierres peuvent me briser les os, mais les insultes ne me blessent pas) est un vœu pieux. Il peut être difficile de faire la sourde oreille aux méchancetés servies à la sauce de la haine et du mépris. Les deux exemples donnés en titre (Paki est une insulte dirigée à l’encontre des Pakistanais/es, Queer à l’encontre des homosexuel/les), particulièrement agressifs et choquants, peuvent entraîner des réactions violentes.
Je sais que je n’ai pas vraiment besoin d’expliquer tout cela aux lectrices et lecteurs de Naked Translations, qui, je n’en doute point, manipulent le langage de façon largement plus experte et sophistiquée que moi, et ne savent que trop bien comment l’utiliser pour blesser autrui et remettre en question les idées reçues. Bien entendu, loin de moi l’idée de suggérer que vous passez vos journées à injurier des passants au hasard…
Le langage change, et chacune de ces insultes a été récupérée, d’une manière ou d’une autre, par les personnes qu’elles visaient. J’ai récemment regardé un programme sur les communautés asiatiques en Grande-Bretagne, qui indiquait que le terme Paki a été récupéré par certains jeunes Britanniques d’origine asiatique, qui portent même fièrement des tee-shirts arborant ce terme. Le mot Queer sert non seulement de cri de ralliement aux homosexuel/les, qui s’identifient avec ce terme, mais il est même devenu le nom d’une discipline universitaire, les « queer studies » remettant en question l’idée que la sexualité et le sexe « normaux », ou acceptés, sont innés et fixes. Ce que je trouve intéressant dans tout cela, c’est de savoir si tous les mots de ce genre peuvent être récupérés et si les significations changent vraiment, permettant à certains mots de se libérer pour de bon de leurs anciens oripeaux.
Dans le programme en question, plusieurs personnes d’origine asiatique s’exprimaient au sujet de la vie en Grande-Bretagne et faisaient preuve d’opinions divergentes lorsqu’on leur demandait si l’on peut vraiment récupérer le terme Paki. Certaines pensaient qu’il leur serait absolument impossible d’oublier les mauvaises expériences subies à cause de cette étiquette, et elles voulaient juste que le terme disparaisse. Pour d’autres, s’approprier ce terme et ne plus en avoir peur leur donnait la sensation d’enfin avoir la main haute et de ne plus se sentir intimidées par le langage chaque fois qu’elles l’entendaient. Le terme Queer est même devenu un symbole puissant de lutte contre l’oppression subie par les homosexuel/les, comme le prouve le slogan « we’re here, we’re queer, get used to it ! » (on est là, on est « queer », prenez-en votre parti).
Je n’ai pas de réponse simple et cette discussion pourrait se poursuivre pendant longtemps. Il me semble clair, cependant, que la valeur d’un mot dépend de la personne qui le prononce. Le mot Paki hurlé par un néo-nazi n’a pas la même signification que lorsqu’il est utilisé en toute connaissance de cause par un membre de la communauté asiatique. Je pense qu’on peut récupérer les mots et s’en servir pour remettre en cause les rapports de force dans notre société. Il est inévitable que certains continuent à utiliser un mot dans son sens négatif, pour opprimer et blesser autrui, ce qui suggère qu’il est impossible d’attribuer définitivement une nouvelle signification à un terme. Cependant, se réapproprier complètement de tels mots leur confère une profondeur et une pluralité sémantique qui peut aider certaines personnes à transformer la douleur en pouvoir.