Par Jim Clennell
Je suis devenu traducteur plus par accident qu’autre chose. À mon arrivée en France en 1991, j’ai accumulé les boulots décevants, et fin 1997 j’ai réalisé que j’en avais assez et que je devais suivre une nouvelle formation pour gagner ma vie en faisant finalement un métier qui me plaisait. J’ai donc passé le Diploma in Translation de l’Institute of Linguists à Londres, ce qui a apparemment fait de moi un traducteur qualifié, à défaut d’un traducteur traduisant.
La décision de devenir indépendant s’est imposée d’elle-même : on ne se bouscule pas au portillon pour offrir un emploi à un traducteur non-spécialisé sans expérience. Je suis allé faire un tour à l’URSSAF, et voilà ! C’était parti mon kiki !
Trouver des clients (directement, ou par l’intermédiaire d’agences) s’est révélé difficile, mais on m’a offert une opportunité fantastique : un ami d’un ami travaillait pour le comité d’organisation de la coupe du monde de foot qui devait se tenir en France en 1998. Pour un traducteur fou de foot comme moi, c’était le boulot idéal, et j’ai aussi réussi à établir pas mal de contacts.
Au fil des mois, j’ai commencé à obtenir des traductions assez régulièrement, et j’ai appris une leçon cruciale pour tout traducteur indépendant : quel que soit le sujet, jurez que vous avez des années d’expérience dans le domaine, acceptez le boulot et posez des questions plus tard (à moins que le document en question n’appartienne au domaine juridique, médical ou comptable, auquel cas votre moment d’esboufre reviendra vous hanter plus tard). En conséquence, je dispose maintenant d’une variété absurde de connaissances, sur des sujets allant des bateaux gonflables au financement de films en passant par les antiquités du Louvre et les cultures de la légionellose, les lubrifiants pour voitures de course et le contrôle aérien. Malheureusement (ou peut-être heureusement ?), je ne conserve jamais ces connaissances longtemps, vu que je dois faire de la place dans ma mémoire limitée pour le nouveau lot d’informations stimulantes.
Le bon côté de la traduction, c’est que mon boulot est extrêmement varié, que je suis libre de travailler où je veux (je branche mon ordinateur portable et hop ! je suis au bureau) et que mes heures de travail sont des plus variées.
Cependant, je suis sérieusement en train de penser à changer de carrière, car malgré l’amour que je porte à ce métier, il demeure extrêmement frustrant.
Tout d’abord, le flux de travail est extrêmement irrégulier, comme c’est le cas pour la plupart des professions indépendantes. Ou bien on croule sous le travail, ou bien on attend en vain que le téléphone sonne, tout en se tournant les pouces. Bien entendu, dès qu’on accepte 1 500 mots pitoyables, car c’est mieux que rien, le téléphone retentit, et on vous offre quelque chose de mieux qu’on n’est plus en mesure d’accepter.
Ensuite, les tarifs (comme pour toutes les industries du service) diminuent inexorablement. Bien que je sois maintenant meilleur et plus expérimenté qu’à mes débuts, je n’ai jamais augmenté mes tarifs, et ils ont même parfois baissé. Il est possible que l’indifférence des clients à l’égard de la qualité et l’automatisation de la traduction aient un rôle à jouer, mais il y a des traducteurs et traductrices qui, pour quelque raison que ce soit (sens de la concurrence surdéveloppé, mauvaise connaissance des tarifs pratiqués, etc.) travaillent pour des tarifs qui ne me permettraient pas de survivre. Je ne suis pas âpre au gain, c’est juste qu’il m’est impossible de travailler pour un salaire qui ne couvre pas les paiements dus à l’URSSAF, CIPAV, RAM, aux impôts et à tous les autres organismes qui réclament une portion de mes revenus avant même qu’ils apparaissent dans mon compte en banque. Je ne vais pas vous rabattre les oreilles avec mon discours sur la manière dont les petites entreprises se font baiser en France, mais je pourrais.
Le troisième problème, c’est les délais de paiement. L’année dernière, j’ai réalisé une traduction longue et très intéressante sur les émissions de gaz à effet de serre pour une agence gouvernementale. J’ai envoyé ma facture en mars et reçu le paiement en août. Ce n’est pas si long, me direz-vous, mais cela a créé un énorme vide dans mes finances, car pendant que je travaillais sur ce gros projet, j’étais incapable de faire d’autres traductions payées plus rapidement. En plus de cela, lorsqu’on se consacre à un projet important, les agences se lassent vite de vous appeler une fois qu’elles ont compris que vous êtes occupé, et distribuent leurs projets ailleurs.
C’est pour cela que, bien que mon chiffre d’affaires ait augmenté chaque année depuis mes débuts et que j’adore mon travail, je suis arrivé à la conclusion suivante (le cœur gros) : pour des raisons financières, je vais devoir arrêter la traduction.
Jim Clennell est un traducteur français-anglais. Si vous voulez lui envoyer un email, contactez Céline.