Je profite d’un court répit au milieu de semaines de travail acharné pour démontrer à quel point la traduction est un exercice complexe. Prenons les termes heckling, to heckle and heckler, par exemple. Mon fidèle Robert & Collins donne les traductions suivant : « chahut », « chahuter » et « perturbateur » (pourquoi pas « chahuteur » ?). Ces choix sont complètement inexacts, car le heckling est une activité imprégnée d’histoire dans ce pays, particulièrement importante dans le débat politique britannique ; dans un tel contexte, ces équivalents français sont médiocres. C’est pour cela que nous devons tous être indulgents avec les dictionnaires et les personnes qui en sont responsables. Certains termes sont tellement chargés d’histoire qu’il est pratiquement impossible de ne pas les trahir.
Comme le Guardian nous le rappelle, le heckling vient des débats féroces menés à Dundee au XIXe siècle, où les travailleurs du lin radicaux (qui heckled les fibres de chanvre, d’où leur nom) interrompaient régulièrement les discours des hommes politiques pour exprimer leur mécontentement. Le heckling fait désormais partie intégrale du débat politique au Royaume-Uni ; c’est un moyen utilisé pour remettre en question, de façon (souvent) constructive et succincte, les affirmations du personnel politique. C’est pour cela que « chahut » semble être un choix particulièrement réducteur : il se concentre sur les seuls éléments de bruit et de désordre qui y sont associés. Bien entendu, les hecklers cherchent avant tout à perturber un discours, mais aussi souvent à remettre en question et à demander des comptes sur ce qui est dit.
« Perturbateur » semble tout aussi réducteur pour heckler. Les hecklers réagissent normalement, avec plus ou moins d’esprit, à une déclaration avec laquelle ils ne sont pas d’accord. Dans le cadre d’un débat politique, ils ne perturbent pas les choses pour le plaisir. Ils sont là non seulement pour participer au dialogue en exprimant leurs doutes sur ce qui est dit, mais aussi pour donner une voix aux personnes n’ayant pas leur place à la tribune, d’une manière pour eux parfaitement cohérente avec le processus démocratique. En fait, certains membres de la classe politique sont connus pour leur réparties de choc (le Guardian donne l’exemple de John Wilkes, à qui un heckler avait lancé : « Voter pour vous ? Je préfèrerais voter pour le Diable. » Sa réplique ? « Et si votre ami ne se présente pas ? »).
Alors, quelles traductions offrirais-je pour ces mots peu accommodants ? Malheureusement, il est temps de me replonger dans ma traduction de 140 000 mots (pratique !), je vais donc me contenter de vous encourager à partager vos éclairs de génie dans les commentaires…