Mon expérience de l’interprétariat et la lecture de plusieurs articles sur l’Internet m’ont récemment menée à réfléchir sur la manière dont le cerveau produit le langage ; malheureusement, cette réflexion est restée modeste et superficielle au vu de mes connaissances scientifiques inexistantes. L’un de mes blogs préférés, le Dilbert blog de Scott Adams, m’a révélé l’existence d’une pathologie appelée dysphonie spastique, qui a frappé Scott Adams il y a dix-huit mois et l’a rendu incapable de parler, mais uniquement dans certaines situations. Par exemple, il était capable d’intervenir lors de conférences, devant un public important, mais ne pouvait pas parler chez lui. C’est une pathologie bien évidemment débilitante, mais Scott n’a jamais perdu l’espoir de pouvoir un jour s’exprimer à nouveau, et la semaine dernière, il a trouvé un remède : répéter deux vers très simples. Résultat : les connexions perdues dans son cerveau se sont recréées. Son billet à ce sujet est édifiant. Ceci m’a aussi rappelé une maladie appelée Syndrome de l’accent étranger, qui fait que certaines personnes parlent avec un accent étranger après une attaque cérébrale.
D’un point de vue plus personnel, lorsque j’interprète, la manière dont mon cerveau semble être capable de réaliser simultanément deux activités pourtant en apparence concurrentes ne cesse de m’émerveiller. Comment puis-je réfléchir à une phrase en anglais tout en parlant en français ? J’ai vraiment l’impression d’avoir deux cerveaux, c’est très étrange. Voici un exemple de ce qui peut se produire :
J’étais en train de faire l’interprète chez un brasseur de bière (oui, c’était très sympa), quand notre guide dit : « The reason why this type of beer is produced in Kent is that, among other things, this region is excellent for growing barley ». J’ai donc commencé à communiquer ceci aux visiteurs français, et tandis qu’une partie de mon cerveau s’occupait de verbaliser tout cela en français (ce type de bière est produit dans le Kent pour plusieurs raisons, et en particulier parce que cette région se prête très bien à la culture de l’orge), voici ce qui se passait dans l’autre moitié :
BARLEYBARLEYBARLEYBARLEY OH NO WHAT’S BARLEY IN FRENCH AAAAAAAAARGH (BARLEYBARLEYBARLEYBARLEY OH NON C’EST QUOI BARLEY EN FRANÇAIS AAAAAAAAAH)
Dieu merci, les deux portions de mon cerveau ont à nouveau fusionné pile au bon moment, à la fin de la phrase. J’ai essayé de restituer à l’écrit ce qui s’est passé pour clarifier : en rouge et en bleu, les deux parties de mon cerveau qui fonctionnent séparément, en violet le moment où les deux voix ont laissé la place à une seule voix :
« Ce type BARLEYBARLEYBARLEYBARLEY de bière BARLEYBARLEYBARLEYBARLEY est produit I’VE FORGOTTEN WHAT BARLEY IS IN FRENCH dans le Kent pour plusieurs raisons BARLEYBARLEYBARLEYBARLEY et en particulier parce que cette région OH NO WHAT’S BARLEY IN FRENCH se prête très bien AAAAAAAAAAAH à la culture de l’orge. »

Voici ce qui s’est passé simultanément. Alors que je suis en train de parler, en apparence parfaitement calme, et de communiquer des informations à un groupe de personnes attentives, une partie de mon cerveau est prise de panique et verbalise le processus de recherche du mot manquant.
Comment est-ce possible ? Que se passe-t-il dans le cerveau d’un interprète ? Savez-vous si « Le guide du cerveau et du langage pour les idiots » a été publié ? J’aimerais en savoir plus sur la manière dont le cerveau traite le langage et si d’autres personnes ont eu des expériences similaires dans ce domaine.