L’utilisation du mot « mademoiselle » est actuellement controversée en France. Une pétition a été lancée, exigeant que les documents administratifs n’offrent plus le choix entre « mademoiselle » et « madame » ; ils devraient se contenter de proposer « madame » à toutes les femmes. L’autre jour, j’écoutais mon programme radio préféré sur RTL, On refait le monde, et les journalistes (trois hommes, une femme) ont abordé cette question. Les hommes étaient catégoriques : ce débat, selon eux, représente une perte de temps, l’utilisation d’un mot étant un détail par rapport à des problèmes beaucoup plus graves, tels que la discrimination dont souffrent les femmes sur le marché du travail. J’ai écouté leurs arguments avec grand intérêt. Les hommes ne comprenaient pas pourquoi certaines femmes n’aiment pas être appelées « mademoiselle ». En France, un homme est toujours « monsieur », qu’il ait cinq ou cinquante ans. Pour les femmes, il existe une distinction. À strictement parler, « mademoiselle » n’est utilisé que pour une femme célibataire. Une femme mariée est appelée « madame ».
Loin d’être un débat futile, l’utilisation d’un mot particulier pour parler d’une personne relève d’un choix extrêmement important. C’est grâce au langage que nous construisons la réalité où nous évoluons ; il s’agit d’un outil quotidien qui a ainsi un impact énorme sur nos vies. Le langage et les mots peuvent être utilisés de manière redoutablement efficace et insidieuse pour influencer les perceptions et les opinions. En tant que femme, chaque fois qu’on m’offre l’option « mademoiselle » dans un document administratif, j’ai l’impression de perdre 20 ans d’un coup, d’être à nouveau Céline sans responsabilités, sans carrière, sans indépendance. M’entendre qualifier de « mademoiselle » me semble parfaitement incongru, comme si on me traitait comme une enfant. C’est en effet la signification de ce mot : une « oiselle » est une « petite fille niaise ». Appeler une femme « mademoiselle » est un moyen très efficace de diminuer sa confiance et son autorité, et je ne suis pas surprise que l’instigatrice de cette pétition soit une chef d’entreprise qui pense sans doute que se faire appeler « mademoiselle » remet en cause sa compétence de femme d’affaires.
Il existe un autre point important dans ce débat ; c’est le fait que « mademoiselle » appartient à un vocabulaire bien particulier, qui donne une certaine image des femmes. Une « demoiselle » est un produit qui n’est pas fini, une personne incomplète, qui ne sera considérée adulte que par le biais du mariage. Ainsi, on pourrait dire que « mademoiselle » est un mot patriarcal qui appartient à un monde où les femmes ne sont pas définies en tant qu’êtres individuels, mais en fonction de leur appartenance à un homme. Les « demoiselles » appartiennent à leurs pères jusqu’au jour où ceux-ci les donnent à leurs maris ; ce n’est qu’alors qu’elles deviennent des « dames ». Je suis certaine que la plupart de mes lecteurs et lectrices conviendront qu’il s’agit d’une vision archaïque du monde. Alors, pourquoi ne pas suivre le cours des choses et changer le langage en conséquence ?
Ceux et celles d’entre vous qui lisent ce blog depuis un moment savent que pour moi, le langage n’est pas un objet sacré, qui doit être à tout prix codifié et protégé. Je pense qu’il s’agit ici d’un nouvel exemple de la nécessité de l’adapter à notre époque, pour qu’il l’accompagne et l’influence. Après tout, nos amis anglo-saxons (souvent plus pragmatiques que nous) l’ont fait il y a longtemps en créant « Ms. », qui est maintenant omniprésent.