Par Jim Tyson

« Pourquoi les Anglais n’apprennent pas à leurs enfants comment parler correctement leur langue ? » (Henry Sweet)
Jim :
Les Français se fichent de ce qu’ils font,
tant que leur prononciation est correcte.
ibid
Xavier :
Où est le problème ? […]nos amis britanniques parlent, de plus en plus, une langue étrangère (ou presque) : je veux parler, bien sûr, de l’anglais américain .
Que dire? Un ami de la langue anglaise nous fait part (avec grande éloquence, malgré quelques envolées extravagantes) d’une importante préoccupation : l’anglais part à vau-l’eau, et tout ça à cause de son américanisation. Cela me fait penser aux cadeaux qu’on reçoit à Noël : on est reconnaissant, car ça part d’une bonne intention, mais l’effet de cet élan de générosité est miné par leur inutilité. En effet, aucun des exemples offerts ne relève de l’américanisation de l’anglais et si c’était le cas, on ne pourrait s’empêcher de demander : « Et alors ? ». Les Britanniques souffrent peu de telles crises d’anxiété linguistique. Notre patriotisme (sans vouloir parler de notre chauvinisme voyou) se soucie tout simplement peu d’un anéantissement par la culture américaine.
Xavier nous dit que
[…]Chaque fois qu’ils le font, ces gens perdent un peu -ou beaucoup- de leur individualité. De leur identité. Et on peut noter qu’il s’agit d’un mouvement à sens unique : les Américains, que je sache, ne se précipitent pas pour adopter des termes ou des expressions britanniques.
Mais Xavier, les Américains (et par là j’entends les Américains du Nord qui parlent anglais et non pas français ou espagnol), n’ont pas à se précipiter pour intégrer l’anglais britannique à leur vocabulaire. Ils ont adopté l’ensemble de cette langue il y a plusieurs siècles. Si, maintenant, les anciennes colonies influencent l’anglais parlé sur l’ancienne terre maternelle, pourquoi nous en inquiéter ? Nous avons déjà gagné la guerre de la langue : les États-Unis sont un pays anglophone.
Xavier nous présente ensuite une liste d’« américanismes » qu’il attribue non pas à la populace (apparemment, leur adoption par cette couche de la population est excusable), mais aux éléphants de Radio 4 (BBC), ce qu’il déplore fortement. J’aimerais les examiner de plus près, car je pense qu’il est nécessaire de déterminer si, oui ou non, ce sont les symptômes d’une américanisation de l’anglais.
Analysons les premiers exemples de Xavier :
1) D’abord, trois monstres si fermement implantés maintenant qu’on ne s’en débarrassera jamais :
hopefully
thankfully
regretfully

Je suppose que Xavier se cabre face à l’utilisation de ces mots en tant qu’adverbes de phrase, car je ne vois pas d’autre objection à leur opposer. Mais de quelles preuves dispose-t-on que cette utilisation (répréhensible ou non) représente un exemple d’américanisation ? Burchfield, dans sa réactualisation de Modern English Usage, de Fowler, précise que non seulement ce type de locution se retrouve dans les œuvres de nos meilleurs écrivains, mais qu’elle est également solidement ancrée dans l’anglais de la pauvre bande de hères qui se sont lancés à l’assaut du Nouveau Monde au 17e siècle. Sachant cela, peut-on vraiment parler d’américanisme ?
Xavier passe aux mots qui, selon lui, ont éclipsé des termes d’anglais britannique, sans raison valable. Ses exemples sont très bien choisis :
movie (au lieu de « film »)
truck (au lieu de « lorry »)
guy

Je veux bien accepter sans discuter, à titre d’exemple, que movie, truck et guy sont en effet empruntés à l’anglais américain. Cependant, ce grief vaut la peine d’être examiné. Pourquoi se lamenter de tels emprunts ? Après tout, il est de la nature même de la plupart des langages (les exceptions sont vraiment exceptionnelles) d’emprunter sans retenue. Ce qui m’intéresse et mérite une explication, si l’hypothèse de Xavier a une chance de gagner du terrain, c’est la raison pour laquelle ce phénomène demeure assez rare. Pourquoi emprunter movie mais conserver trousers ? Pourquoi adopter truck mais pas elevator ? Pourquoi utiliser guy mais pas mac… attendez une seconde, c’est les Français qui se sont retrouvés avec « mec » en traduction de guy ! Toutes mes excuses, je m’égare sur le territoire d’une autre culture américanisée…
Quelques exemples d’emprunts de mots de l’anglais américain par l’anglais britannique n’équivalent pas à la preuve d’une américanisation folle de l’anglais britannique. Après tout, je pourrais vous trouver tout un tas d’emprunts de l’hindi si je voulais, et un sacré paquet de mots d’origine australienne. En isolation et sans l’appui d’autres preuves, ces exemples ne prouvent rien. Ce sont des anecdotes, pas des données solides.
Passons aux with superflus. Ils sont peut-être superflus (un peu comme, à mon avis, le « à » de « boîte à outils » est superflu ; on comprend très bien toolbox), mais sont-ils la manifestation d’une américanisation ?
meet with (« Yesterday, Tony Blair met with president Bush »)
Eh non. Cet emploi remonte à 1300 et on le retrouve fréquemment jusqu’aux temps modernes. Quelle que soit son origine, il ne s’agit pas d’un américanisme.
visit with (« come and visit with us one day »)
D’accord. Ça pourrait bien être une américanisation si Ruskin (1850), George Eliot (1872) et Frank Norris (1903) l’ont utilisé après l’avoir entendu prononcé par des Américains.
consult with (« we will be consulting with our allies »)
Pas du tout. Cette utilisation n’est pas un américanisme et remonte à au moins 1618.
join with (« he joined with his friend »)
Utilisé depuis au moins 1548. Désolé.
J’ai bien peur qu’un sur quatre ne fasse pas l’affaire. Ma thèse est qu’on manque sérieusement de preuves tangibles.
Qu’en est-il des mots de deux mètres ? Entrent-ils dans la perfide Albion par le biais de l’Amérique ? Voyons cela.
at this moment in time : 6 syllables là où une (« now ») suffirait…
Non. Utilisé depuis 1475, et par William Caxton, qui plus est !
in excess of : (« win prizes totalling in excess of 7 thousand pounds! »
« I owed in excess of £ 25,000 » (est-ce mieux que « more than » ?).

Peut-être Xavier tient-il quelque chose ici. Cette vilaine petite expression remonte à 1860 (selon mes recherches), utilisée qu’elle a été à l’époque par John Tyndall. J’ai toujours dit que les scientifiques ne savaient pas écrire, et de toutes manières, la science n’est-elle pas une autre facette de l’affreuse modernité américaine ?
Passons au prometteur « Verbes qui deviennent transitifs, alors qu’ils ne devraient pas l’être » :
to protest a decision
Les utilisations de protest sous forme transitive, dont celle-ci, remontent au moins au 16e siècle.
to appeal a sentence
Saperlipopette ! Tu le penses vraiment ? Cette forme est tellement ancienne et vénérable qu’une telle remise en cause pourrait bien provoquer une épidémie d’apoplexie dans les tribunaux de ce beau pays ! Caxton, encore lui, l’utilise en 1481. Bien entendu, c’est avant 1492, mais la date exacte de la découverte de l’Amérique fait l’objet de nombreux débats. Xavier en sait-il plus qu’il n’en dit sur la « découverte » de l’Amérique ?
to debate someone (« the president debated his opponent in the race to the White house »)
Celui-ci, je le concède à Xavier, est peut-être bien un américanisme, vu qu’aucun exemple ancien ne me vient à l’esprit et que Google n’en signale que de très récents.
Je ne voudrais pas m’acharner inutilement, mais je vais rapidement passer en revue les autres exemples donnés.
D’autres verbes perdent leur caractètre transitif :
« I’m hurting »

On retrouve des utilisations intransitives de hurt depuis au moins 1225. Je me demande si, ici, on est non seulement gêné par le fait que la locution I’m hurting sent non seulement l’anglais américain à plein nez, mais également le jargon de la psychanalyse, qui ne manque jamais de provoquer une hausse de tension. Je l’avoue, j’éprouve également une certaine aversion envers cette expression, mais je suis conscient qu’il s’agit d’un remugle de préjugé bien personnel. Rien ne prouve cependant qu’il s’agit d’un américanisme.
to access (« he was unable to access his own front door »)
Vraiment moderne, et je parierais volontiers qu’il provient d’Amérique. Hélas, je n’ai aucune preuve à offrir.
to impact (« how will the decision impact people’s lives? »)
Autant que je sache, cette utilisation est moderne. On note des utilisations verbales très anciennes d’impact, mais pas avec cette signification. On suspecte un américanisme, mais impossible de trouver de preuves allant dans un sens ou dans l’autre.
to scapegoat
Autre utilisation moderne d’un nom ancien. Les références que j’ai trouvées sont également réparties entre exemples américains et britanniques. Conclusion incertaine.
Judgemental
On ne le retrouve qu’à la fin du 20e siècle, mais je n’ai trouvé aucune preuve de son origine. De quelle autre alternative dispose-t-on, cependant ?
societal (« social » est là. Pourquoi ne pas s’en contenter ?)
Il date du 19e siècle, et utilisé à l’origine en Amérique ! Voici donc, enfin, selon moi, un réel américanisme ! C’est un mot moche (on est tous d’accord), mais il n’est pas impossible qu’on lui trouve une certaine utilité. Social exprime la conséquence de l’évolution au sein d’une société. Societal, autant que je sache, exprime la conséquence de l’évolution au sein d’une société particulière (autrement dit, obéissant à certaines règles bien précises) et pas dans une autre. Peut-être serait-il bon d’inventer un néologisme, dans ce cas, au lieu d’adopter celui-ci, vilain autant que, peut-être, américain ?
specialty
Non. Il remonte au 14e siècle, impossible qu’il s’agisse d’un américanisme.
Je ne vais pas aborder les autres insidieuses influences outre-Atlantique suspectées ou les épouvantables changements d’accentuation de l’anglais britannique ; leur simple évocation me fait frémir.
Alors, que nous reste-t-il ? Rien de plus qu’une liste d’exemples, dont la plupart, après examen, sont impossibles à ranger dans la catégorie « américanisme ». Ils ont été présentés par Xavier comme des exemples flagrants d’impérialisme linguistique, et cela sans la moindre preuve, et il a suffi d’un moment passé en compagnie de quelques ouvrages de référence pour en éliminer la majorité. Cependant, pourquoi la question s’est-elle posée ? Mon hypothèse est la suivante : une ombre s’étend sur l’Europe, celle de l’anti-américanisme. Je suis tout aussi gauchiste, socialiste, communiste et libéral qu’un autre, mais j’observe depuis quelques années la transformation de l’Amérique en bouc émissaire. Les Européens lui attribuent tous les problèmes dont ils souffrent. Il ne fait pas l’ombre d’un doute que certains de ces problèmes prennent leur source en Amérique (et plus précisément aux Etats-Unis), mais en proviennent-ils tous ? Suis-je le seul à penser qu’au fur et à mesure que nous, les Européens, perdons confiance en notre culture, les personnes les plus à droite sur l’éventail politique semblent lancer des regards inquiets vers le monde musulman et l’Afrique, tandis que ceux d’entre nous qui veulent toujours croire que l’internationale sera le genre humain sont tentés de chercher plus à l’ouest leurs anti-héros ?
À moins de disposer de preuves concrètes, la peur de l’américanisation ne reste qu’une peur parmi d’autres. Même si de nombreuses personnes trouvent les exemples donnés par Xavier aussi moches que répréhensibles, je pense pouvoir affirmer qu’il est injuste de mettre l’Amérique au banc des accusés.