Par Xavier Kreiss

Dans « My Fair Lady », on s’en souvient, le professeur Higgins, exaspéré, se demande pourquoi les Anglais n’apprennent pas à leurs enfants comment parler correctement leur langue. Autrefois, je trouvais ça drôle. Mais je commence à partager son irritation. Où est le problème ? Oh, pas l’évolution inévitable de l’anglais britannique. Pas l’argot, les raccourcis paresseux, la façon dont la grammaire et la syntaxe sont torturés. Pas même la façon dont ces mauvais traitements trahissent souvent une ignorance affligeante. Après tout, les autres langues subissent des outrages similaires. Et, bien sûr, certains de ces changements sont les bienvenus. Lesquels ? Très subjectif… et ce n’est pas mon propos.
Non, ce que je trouve bizarre, et même inquiétant, c’est la façon dont nos amis britanniques parlent, de plus en plus, une langue étrangère (ou presque) : je veux parler, bien sûr, de l’anglais américain. Cette forme de la langue est riche, pleine d’inventions géniales, en constante évolution, et souvent fort distrayante. Je n’ai rien contre l’anglais américain, au contraire, et si les Britanniques (ou d’autres) veulent adopter certains mots ici ou là, rien de gênant. Mais de là à avaler des doses massives de ce qui est, rappelons-le, une langue étrangère…
Toutes les langues changent, et l’adoption de mots de l’extérieur peut les enrichir. Mais quand une masse énorme de termes et d’expressions arrive comme un raz-de-marée, d’une seule source, l’effet inverse se produit : la langue d’origine s’en trouve appauvrie. Au lieu d’innover ou d’inventer, les Britanniques ont de plus en plus tendance à adopter des mots ou des expressions des États-Unis. Un peu comme on achète des repas pré-cuits dans les supermarchés (ici, je plaide coupable !) plutôt que de se fatiguer à faire la cuisine…
De temps en temps, pourquoi pas ? Mais imaginez que vous ne mangez que ça. Plus de cuisine « maison ». Ou une langue qui innove de moins en moins parce que les gens qui la parlent préfèrent une version « pré-cuite »… Chaque fois qu’ils le font, ces gens perdent un peu -ou beaucoup- de leur individualité. De leur identité. Et on peut noter qu’il s’agit d’un mouvement à sens unique : les Américains, que je sache, ne se précipitent pas pour adopter des termes ou des expressions britanniques.
Est-ce important ? Tout dépend de ce que veulent les gens. Veulent-ils garder leur langue natale, ou sont-ils prêts à passer à une autre, même proche de la leur ? On ne peut pas reprocher à des gosses, gavés de séries et de films américains à la télévision, de reprendre les termes qu’ils entendent constamment. Mais c’est plus inquiétant quand on entend les médias « sérieux » utiliser ces termes d’outre-Atlantique, la plupart du temps sans en être conscients.
Fidèle auditeur de la BBC (principalement Radio 4) j’entends chaque jour les présentateurs ou journalistes « parler l’américain ». Quelques exemples :

1) D’abord, trois monstres si fermement implantés maintenant qu’on ne s’en débarrassera jamais :

hopefully (« hopefully, he’ll arrive safely » ) : pourquoi pas « I hope » ou « let’s hope » ?
thankfully (pourquoi pas « fortunately » ?)
regretfully (pourquoi pas « alas », ou « sadly », etc. ? )

2) Termes adoptés tels quels, délogeant des mots du terroir :

movie (au lieu de « film »)
truck (au lieu de « lorry »)

3) « with » superflu :

meet with (« Yesterday, Tony Blair met with president Bush »)
visit with (« come and visit with us one day »)
consult with (« we will be consulting with our allies »)
join with (« he joined with his friend »)
Dans tous ces cas, bien sûr, le « with » est de trop. Il n’ajoute rien d’intéressant.
4) Tournures ou termes verbeux ou prétentieux :
at this moment in time : 6 syllables là où une (« now » ) suffirait…
in excess of : « win prizes totalling in excess of 7 thousand pounds! »,
« I owed in excess of £ 25,000 » etc etc. Est-ce mieux que « more than » ?
5) Verbes qui deviennent transitifs, alors qu’ils ne devraient pas l’être :
to protest a decision
to appeal a sentence
to debate someone (« the president debated his opponent in the race to the White house »)
6) D’autres verbes perdent leur caractètre transitif :
I’m hurting
7) Des substantifs qui deviennent des verbes :
to access (« he was unable to access his own front door » )
to impact (« how will the decision impact people’s lives? » )
to scapegoat
8) Néologismes hideux :
judgemental
societal : « social » est là. Pourquoi ne pas s’en contenter ? Mais évidemment, utiliser « societal », avec deux fois plus de syllabes, sonne plus sérieux. Un peu comme « in excess of » (voir plus haut).
9) Mots mutilés :
specialty
10) Érudition/ science de pacotille : l’utilisation de termes scientifiques sans savoir ce qu’ils veulent dire. Prenez « claustrophobic », par exemple. Impeccablement anglais, mais utilisé à tort et à travers. Il a quatre syllabes, et quand on l’utilise on a l’impression (consciemment ou pas) de faire preuve de « culture ». Le problème est qu’on ne peut pas dire, par exemple, « the room is claustrophobic ». À moins que la chambre n’ait la phobie des espaces fermés ou restreints. Or, ce solécisme est d’origine américaine.
11) Prononciation : je me souviens des bons vieux jours, quand par exemple dans le mot « adult« , l’accent tonique était sur la première syllabe.
La liste ci-dessus est très partielle.
Je pourrais aussi, par exemple, citer la romancière anglaise qui lisait récemment (sur Radio 4) un extrait de son dernier livre, dans une émission culturelle. Le texte (de ce roman contemporain) comprenait l’utilisation de « like » au lieu de « as if » ou « as though ». Même les Beatles n’auraient pas osé : « Yesterday, all my troubles seemed so far away / Now it looks like they’re here to stay » ? ? Rassurez-vous ! Ce n’est qu’un mauvais rêve. Suis-je en train de faire preuve d’étroitesse d’esp… euh, pardon : d’être « judgemental » ? Peut-être bien ! Et, répétons-le, les langues évoluent. Rien de mal à cela. Mais j’en ai assez d’entendre ces gens qui utilisent tant de mots et d’expressions d’origine étrangère se moquer de nous, les Français, pour avoir adopté certain termes tels que « weekend ». En l’occurrence, c’était une bonne idée, car il n’existait pas de mot unique pour dire « fin de semaine ». Il y a bien pire, d’ailleurs. Tenez : il y a quelques semaines, une copine me signalait un article paru dans une revue féminine française, sur les moyens de garder la forme. L’auteur demandait : « connaissez-vous le running ? ». (NB : Céline fait remarquer que c’est d’autant plus grotesque que nous avons déjà un terme français : le jogging…)
Passé le premier haut-le-cœur, on peut se consoler en se disant qu’en France, dans l’immense majorité des cas, l’influence étrangère est très visisble. Alors que, les deux formes de l’anglais étant très similaires, l’envahisseur arrive en Angleterre, si on peut dire, en tenue « camouflage ».
Evidemment, on peut me répondre que ce n’est pas vraiment un problème. Et c’est vrai. Après tout, les gens sont libres de parler comme bon leur semble. D’ailleurs, des problèmes, les Britanniques n’en ont plus.
Ils ont des « ishoos ».
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Une mine d’or :
Page très bien faite sur les américanismes dans le « style guide » que « The Economist » publie pour ses journalistes, mais qu’il a l’amabilité de mettre à la disposition du public.
Ce guide, dans son ensemble, est passionnant.
Traduit par l’auteur