Beaucoup de choses m’ont fascinée à Cuba, et en particulier l’utilisation du langage à des fins politiques. Où qu’on aille, on se retrouve forcément à lire des slogans politiques, tous à la gloire de la révolution. Que ce soit par le biais d’énormes panneaux en bord de route, de bouts de carton fait maison cloués sur des arbres ou de graffitis en ville (c’est d’ailleurs le seul type de graffiti que j’aie vu), il est impossible d’échapper à la propagande politique.
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Au début, cela m’a semblé quelque peu naïf : les gens n’allaient tout de même pas adhérer à une idéologie par leur seule exposition au même message ? Cependant, après quelques jours, j’ai commencé à me demander si on n’arrête pas de remettre en question quelque chose si on le lit sans arrêt, sous ses différentes incarnations, dès son plus jeune âge. Ce message est présenté avec tant de ferveur qu’il doit être difficile d’y voir un mensonge, et il fait appel aux émotions et aux sentiments plutôt qu’à l’intellect. Il vise à encourager la rébellion et le défi face à l’ennemi commun (les « yanquis »), la solidarité, la cohésion et la loyauté ainsi que la fierté patriotique et l’allégeance envers les chefs légendaires du pays (Castro, Che Guevara et Jose Martí). La formulation de certains des slogans, avec leur verbe à la première personne du pluriel, est également très efficace : lorsqu’on lit « Exigímos libertad » (nous exigeons la liberté), on fait partie intégrante de la déclaration. Il suffit de le lire plusieurs fois par jour pour se demander si on a commencé par le penser ou par le lire. Les efforts du gouvernement à cet égard sont relayés sur le terrain par les CDR (Comité de Defensa de la Revolución), qui personnalisent leurs messages pour qu’ils épousent la réalité et les préoccupations de leur zone.
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Le langage est également utilisé avec beaucoup d’intelligence par le biais d’une rhétorique bien spécifique destinée à influencer le mode de pensée des gens, comme par exemple avec l’expression « el triunfo de la revolución ». Chaque fois qu’on nous a parlé de la révolution cubaine de 1958, ce n’était jamais à l’aide d’un simple la « révolution » mais du plus élaboré « le triomphe de la révolution ». La juxtaposition de ces deux mots garantit que le mot « révolution » perd sa neutralité et s’accompagne d’une aura incontestablement positive et même glorieuse. Autre exemple : l’utilisation de déclarations sous forme de proverbe sur les panneaux : à Cuba, le sempiternel « Défense de marcher sur la pelouse » se transforme en « Un peuple cultivé prend soin de ses espaces verts » ou « Des espaces verts soignés contribuent à la bonne santé de tous » (tous deux vus à La Havane). Il semble que toute communication écrite représente une opportunité d’éduquer ou de modeler la population en soulignant les conséquences des actions des individus sur la société au sens large, cela à l’aide de perles de sagesse moralisatrices.
L’importance du langage au sein de l’arsenal de propagande du gouvernement est rendue encore plus évidente par le fait que le journal national, Granma, est traduit en plusieurs langues (français, anglais, espagnol, italien, portugais, turc et allemand). Son objectif semble être de créer une version idéalisée de Cuba à l’intention du public international ; on n’y trouvera jamais de critique du gouvernement. Ce n’est pas tellement surprenant, vu qu’il s’agit du seul journal cubain et que la version destinée aux Cubains eux-mêmes arbore fièrement la mention suivante : « Órgano Oficial del Comité Central del Partido Comunista de Cuba ». On se passe de traduction. J’ai particulièrement apprécié l’article de quatre pages intitulé « 15 qualités de Fidel » !
Il reste à savoir si tout cela marche. Les Cubains subissent-ils un réel lavage de cerveau suite à cette utilisation du langage combinée à de puissantes images (la célèbre photo du Che, prise par Korda, est omniprésente) ?
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Après tout juste deux semaines dans ce pays, je ne vais pas prétendre connaître la réponse ou comprendre son impact sur le peuple cubain. Bien que j’aie parlé à plusieurs Cubain(e)s une fois mise en confiance du point de vue linguistique, il aurait été étrange de poser des questions tellement personnelles à des inconnu(e)s. Je me suis sentie plus à l’aise avec nos guides locaux, à qui je n’ai pas hésité à poser des questions indiscrètes, mais, et ce n’est peut-être pas surprenant, la plupart d’entre eux étaient peu disposés à parler politique. Un seul a accepté de bavarder à ce sujet, et son compte-rendu de la situation dans son pays n’avait rien avoir avec le dogme projeté. Je regrette de ne pas lui avoir posé une question bien précise : la scolarité gratuite dont tout le monde bénéficie à Cuba confère-t-elle les compétences nécessaires pour analyser de façon critique les messages diffusés par le gouvernement, ou l’école représente-t-elle une autre corde à l’arc de la propagande politique ?
Je vous laisse avec quelques clichés de Cuba.
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