eggs1Une lectrice m’a envoyé un email contenant de nombreuses questions, dont la suivante :

Est-ce que tous les traducteurs font des réductions pour les gros projets ?

Je distingue plusieurs raisons qui pourraient pousser une traductrice à offrir une réduction sur son travail. Tout d’abord, la sécurité liée à un projet de plusieurs mois peut être tentante lorsqu’on a du mal à trouver du travail ou que sa clientèle ne suffit pas à garantir une activité à plein temps. Ensuite, il y a tant de concurrence entre traducteurs qu’un tarif réduit ou une remise sur les gros projets peuvent pousser un client à vous préférer à vos concurrents. Enfin, lorsqu’on passe plusieurs semaines à traduire le même type de documents, on gagne en général en rapidité et en efficacité. Les mots viennent plus facilement, la terminologie est absorbée et la productivité décolle. Résultat : plus de mots traduits dans la journée et une hausse des revenus qui compense un tarif plus bas.
Toutes ces raisons sont valides, mais cela étant dit, je ne donne jamais de réductions pour les gros projets, et cela pour une simple raison : c’est une pente savonneuse. Pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi ne pas proposer deux traductions pour le prix d’une ? Ou des traductions gratuites durant tout le mois de septembre ? Les remises sur le volume ont leur place dans certaines industries, comme le secteur manufacturier, à cause des économies d’échelle. Une fois qu’on a acquis des machines et des matériaux, plus on produit, plus le prix à l’unité baisse et on peut faire bénéficier ses clients de ces économies si on le désire. La situation est plus compliquée dans le monde de la traduction. Bien que la productivité augmente au fur et à mesure qu’on engrange des connaissances dans un domaine particulier, ceci est dû à notre capacité à internaliser de nouvelles connaissances et compétences, et ce gain de productivité reste limité. Pour garantir des traductions de qualité, il est toujours nécessaire de consacrer du temps à corriger et relire son travail. Ce n’est pas tout : les gros projets s’accompagnent de certains défis plus contraignants que ceux liés à des projets plus limités. Par exemple, garantir qu’un document de plusieurs centaines de milliers de mots reste cohérent de bout en bout du point de vue de la terminologie et du style est extrêmement difficile, et cet aspect peut annuler toute amélioration de la productivité.
Ensuite, bien que certains clients demandent une remise sur les gros projets car ils pensent qu’ils représentent le gros lot pour les professionnels de la traduction, le fait d’accepter un tel projet, qui accapare toute votre attention sur une longue période, s’accompagne de risques énormes. Non seulement on risque de perdre des clients précieux et réguliers si on n’est plus en mesure de travailler pour eux, mais on n’a pas non plus le temps d’en trouver de nouveaux. Une fois le gros projet terminé, on risque fort de se retrouver à se tourner les pouces. Qui plus est, du point de vue du travail quotidien, un gros projet peut être assez monotone et pas forcément plus satisfaisant. J’adore mon travail car je dois tous les jours faire face à des situations extrêmement variées, maintenir un contact régulier avec différents clients et jongler avec différents types de documents. Je ne m’ennuie jamais. J’ai pris en charge un projet important (190 000 mots à mon tarif normal) l’année dernière et j’ai adoré relever ce défi, mais il a été facilité par des échéances relativement flexibles qui m’ont permis de m’organiser de manière à continuer à travailler pour mes autres clientes.
Bref, les réductions pour les gros projets ne sont pas pour moi. Travailler à un tarif moindre me semble illogique quand les avantages perçus ne se concrétisent pas forcément. En plus, la sécurité offerte par un projet à long terme est pour moi illusoire et ne suffit pas à me convaincre de baisser mes tarifs. Je préfère continuer à prendre soin de mes clients réguliers tout en élargissant ma clientèle, à mes conditions. Je pense que c’est une bien meilleure stratégie à long terme.