De passage : Interprétation et dilemme

30 octobre 2009

Le verbe « interpréter » a deux significations courantes et presque contradictoires. La première fait référence à l’interprétation de documents écrits ou de déclarations orales, autrement dit, à l’« idée » qu’on s’en fait. Dans ce sens, un important degré de subjectivité est autorisé.

Le second sens, que reconnaîtront les membres du NCTA, renvoie à l’art de la traduction orale : l’interprète doit faire preuve de l’objectivité la plus absolue afin de transmettre les informations dans la langue cible avec une précision quasi scientifique.

Les traductions écrites sont souvent ciselées à partir de textes sources bruts et suivent un processus de peaufinage faisant intervenir des dictionnaires, des collègues et, parfois, les clarifications du client quant à certains points ambigus. Les interprètes travaillent dans des conditions bien différentes. Les accusations et ripostes qui caractérisent les querelles orales font parfois rêver au retour à l’époque bénie où l’on ne connaissait qu’une langue : que la vie était simple alors !

J’étais au volant de ma voiture après une mission d’interprétation lors d’une déposition en hébreu quand je me suis mis à réfléchir aux termes les plus problématiques brandis par l’avocat devant sa victime. Le déposant à qui je servais d’interprète était un fleuriste. L’avocat, certain d’être sur le point de prouver une falsification, avait produit d’un geste théâtral le document en sa possession avant de poser la question suivante au déposant : So does this purport to be your signature ? (Cette signature est-elle censée être la vôtre ?) Le mot purport étant relativement courant dans un contexte juridique (et étant moi-même avocat à la retraite), j’en connaissais l’équivalent en hébreu. Cependant, j’ai tout de suite reniflé le piège qui se présentait à moi.

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Tout comme je savais que le fleuriste était capable de nous éclairer sur les subtiles variations entre différents types de chrysanthèmes, j’étais tout aussi certain qu’il n’avait jamais entendu l’équivalent hébreu de purport. Si j’optais donc pour une traduction garantissant la note maximale à un examen d’hébreu, je savais que le déposant risquait fort de rétorquer : « Je ne comprends pas la question. »

Pour un interprète, ce genre de situation est porteuse de dangers. Dans le meilleur des cas, des regards furtifs sont jetés dans sa direction, les personnes présentes présumant que ses compétences linguistiques sont mises à mal par la question de l’avocat. Dans le pire des cas, l’avocat du déposant, abandonnant momentanément la lecture de son journal, voit dans l'embarras de son client une chance en or de voler à sa défense en déclarant pour mémoire : « Il semble que nous ayons un problème avec l’interprète » ou autre commentaire gratuit.

Déterminé à ne pas me faire piéger, je pris la décision spontanée de briser toutes les règles de l’interprétation professionnelle en m’accordant la liberté d’abaisser le registre de la question. Ma traduction en hébreu fut donc : « Affirmez-vous donc qu’il s’agit de votre signature ? ». Je retins mon souffle en attendant de voir si mon tour de passe-passe linguistique, bouée jetée à moi-même et contraire à l’éthique de ma profession, allait avoir l’effet désiré. La réponse du déposant allait-elle indiquer qu’il avait compris la question ? Dans le cas inverse, qui allait être montré du doigt ? Lui ou moi ? Sa réponse en hébreu fut : Not only do I claim that this is my signature, but it is in fact my signature (Non seulement j’affirme qu’il s’agit de ma signature, mais en fait, c’est bien ma signature). Je fis encore un petit pas, sinon pour l’humanité, du moins pour la profession d’interprète, et je rendis ainsi sa réponse en anglais : Not only does it purport to be my signature, but it is in fact my signature (Non seulement cette signature est censée être la mienne, mais en fait, c’est bien la mienne).

Mon pari avait payé. Les deux distorsions s’étaient annulées entre elles. J’avais démontré hors de tout doute raisonnable que les compétences intellectuelles du déposant dépassaient largement l’univers des chrysanthèmes. Grâce à moi, l’avocat du déposant avait pu continuer à lire son journal sans devoir résoudre tout malentendu ennuyeux. En fait, j’avais rendu un fier service à toutes les personnes présentes.

J’espère que les clients qui m’ont payé pour servir d’interprète au fleuriste ne sont pas des lecteurs assidus de Translatorial : ils n’apprécieraient sans doute pas la débrouillardise dont j’ai fait preuve à leur service. Cependant, s’il arrivait que je fasse l’objet d’une plainte ou d’une exigence de ne pas faire de zigzag pendant mes missions d’interprétation futures, j’ai bien l’intention de plaider argumentum ab inconvenienti.

Auteur : Jonathan Goldberg, traducteur et interprète français-anglais et hébreu-anglais résidant à Los Angeles. Article publié avec la permission de Translatorial.

Photo des fleurs par Gertrud K.

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Auteur : céline ; Date : 30 octobre 2009
De passage, Interprétariat

Commentaires

Merci Jonathan pour ce post très intéressant.
En effet le "purport" est très courant en anglais que son équivalent en français. J'ajoute qu'il y est beaucoup plus neutre que son équivalent en français ("censé être")et probablement dans d'autres langues. En plus des risques que vous avez souligné, une traduction littérale aurait je pense été perçue par votre fleuriste comme assez agressive, une mise en cause directe de sa scincérité.

Auteur : KhO ; Date : 11 novembre 2009 5h16

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