piano de cuisineL’un des plus grands dangers auxquels une traductrice française vivant au Royaume-Uni doit faire face est l’érosion naturelle de sa langue maternelle. Heureusement, il existe plusieurs manières de lutter contre ce phénomène : lecture en français, téléchargement de podcasts d’émissions de radio françaises, films en français au formidable cinéma près de chez moi et bien entendu, visites régulières en France.
J’ai donc passé une semaine chez mes parents en octobre. Ma sœur et son mari viennent d’acheter une nouvelle maison, et au détour d’une conversation, ma sœur a parlé de son envie d’acheter un piano. Un piano ?? Mais la musique, ça ne se pratique pas, chez nous ! J’ai eu beau réfléchir et prendre en compte tout le monde, y compris les arrière-petits-cousins qu’on ne voit jamais, pas le moindre musicien. Pas un. Des pêcheurs, des chasseurs, des joueurs de rugby et des cuisinières hors pair, ça oui, mais point de musicien. J’en avais conclu que ma sœur avait décidé de rompre avec la tradition familiale et de pousser mes neveux sur une différente voie éducative quand elle a précisé que deux fours seraient vraiment pratiques. Il s’est avéré qu’elle parlait d’un « piano de cuisine » (range cooker en anglais), qui est un terme que je ne connaissais pas.
Il appartient à l’univers des restaurateurs et désigne une grande cuisinière équipée de plusieurs feux et d’au moins deux fours. Ce type de cuisinière, qu’on ne trouvait autrefois que dans les cuisines des restaurants, a gagné en popularité en France au cours des dernières années, ce qui explique que son entrée dans le langage quotidien m’ait échappé. Pourquoi « piano » ? Impossible de trouver une explication convaincante. Peut-être que c’est parce qu’un piano de cuisine est censé se trouver au centre d’une cuisine professionnelle, tel un piano de concert trônant au milieu de la scène. Peut-être que les cuisiniers français se voient comme des artistes composant des œuvres d’art comestibles.

Photo de piano de cuisine de Grégory Tonon