Peace craneMardi dernier, un fabricant d’armes à la recherche de services de traduction de l’anglais au français a trouvé ce site et m’a contactée pour me proposer un projet de 160 000 mots (au bas mot). J’ai hésité. Avais-je envie de travailler dans un secteur directement responsable de la mort d’êtres humains ? Comme la plupart des gens, la guerre et ses conséquences me révulsent.
Cela m’a amenée à réfléchir à mon rapport à la déontologie dans la traduction. Y a-t-il des clients pour lesquels je refuserais de travailler ? Existe-t-il des industries ou organisations à ce point répugnantes qu’elles en deviennent infréquentables ?
Que j’approuve la guerre ou pas, l’arme a été produite et vendue, et le client a besoin de faire traduire son manuel en français pour que les gens sur le terrain puissent utiliser leur équipement dans des conditions aussi sûres que possible. Si tous les traducteurs français du monde entier refusaient tout lien avec la guerre, cela ne mettrait fin à aucun conflit, mais les francophones tenant ces armes seraient obligés de deviner comment les utiliser et les entretenir. Et si quelqu’un était blessé ou perdait la vie à cause d’un manuel pas (ou mal) traduit ? Et si l’arme était vendue à un État cherchant à défendre ses citoyens contre des groupes extrémistes prêts à user de la violence ? Cette mission en serait-elle moins repoussante ? Au bout du compte, il s’agit de situations tellement complexes qu’une telle décision commerciale ne peut pas venir d’une réaction instinctive et peut-être naïve.
J’ai la chance de vivre dans une société paisible, et il m’est très facile de faire comme si la guerre n’avait rien à voir avec moi, mais c’est loin d’être le cas. Nous vivons à l’ère de la mondialisation. Mon téléphone portable contient du coltan, qui alimente le conflit au Congo. Mon mode de vie produit des quantités disproportionnées de dioxyde de carbone, qui contribue au changement climatique et à des morts dans d’autres régions du monde. Qu’elle nous plaise ou non, la guerre existe depuis que les humains ont été capables de ramasser un bâton : tant mieux si une partie de la richesse qu’elle produit finit dans les poches d’une pacifiste de gauche comme moi (pour reprendre le terme « peace-loving liberal » employé par Judy lors du débat de mardi sur Twitter). Ou, comme Luke l’exprime si bien dans Translation and ethics, face to face, le billet qu’il a publié en conséquence de notre bref échange :

Nous avons également la responsabilité de garantir que notre entreprise, cette entité séparée, demeure aussi rentable que possible. Si le prix de la dissémination d’un texte aux mœurs douteuses est élevé, nous pouvons compenser cette diminution de notre capital éthique en allant planter ailleurs des idées opposées. De cette manière, nous soignons à la foi nos âmes et nos ventes.

Quoi qu’il en soit, j’ai décidé de refuser la mission, pas sur des bases morales au bout du compte, mais parce qu’elle était beaucoup trop technique pour moi et que je n’étais pas certaine de pouvoir fournir une excellente traduction, ce qui est le critère primordial dans ma vie professionnelle. Je me pose toujours des questions éthiques et morales, et je pense que ce débat interne va se poursuivre pendant un moment. Ma décision suivante (et quelque peu surprenante) fera l’objet de mon prochain billet.
Grue de la paix par Dominic’s pics