J’ai passé pas mal de temps à réfléchir à la question de l’éthique dans la traduction et à mon rôle et à mes responsabilités en tant que traductrice professionnelle. Les réactions sur ce blog ont contribué à clarifier mes idées à ce sujet, et entre parenthèses, de tels échanges m’ont rappelé qu’un blog est un précieux espace de réflexion permettant d’approfondir ses idées, à l’opposé de Twitter, où l’immédiateté et la spontanéité vont main dans la main avec la fragmentation et une simplification excessive.
J’ai réalisé que cette traduction avait créé un conflit interne entre Céline la pacifiste et Céline la traductrice française. En tant que traductrice, je ressens une forte loyauté envers ma profession : mon rôle est de faciliter les communications interculturelles de mes clients, sans porter aucun jugement, et en tant que traductrice, je n’ai aucune raison professionnelle de décider qu’un texte ne doit pas être traduit, aussi controversé qu’il soit, tant qu’il reste dans les limites de la légalité. Je ressens également un devoir envers mes clients potentiels, les utilisateurs de ma traduction, et Céline la pacifiste, qui doit continuer à manger à sa faim. En tant que personne morale, cependant, je souscris à certaines opinions et valeurs, qui peuvent rendre un sujet particulier problématique et provoquer un conflit schizophrène avec mon alter ego, la traductrice professionnelle.
L’acte de traduction, qui s’appuie sur de nombreux outils, comme des ordinateurs, des glossaires et autres documents de référence, crée une distance entre la traductrice et le contenu d’un document : le manuel d’utilisation d’une arme devient un instrument utile pour son utilisateur. Comme tous les autres documents que je traduis, il s’agit de mots sur une page que je dois analyser et traduire en français pour mon client. Ajouté à cela le fait que les fusils, cartouches et gibecières font depuis toujours partie de ma vie, car la chasse est une source de nourriture pour la génération de mes parents, le fait qu’il s’agissait d’armes ne m’a pas immédiatement rebutée, et ma première réaction a été de traiter ce texte comme toutes mes autres traductions.
S’il avait traité de questions sur lesquelles j’ai déjà mené une réflexion et adopté une position, la personne morale aurait peut-être fait surface et pris le dessus sur la traductrice et ses réflexes. Par exemple, s’il arrivait que je reçoive une demande de traduction d’une organisation raciste, je n’aurais pas besoin de regarder le document pour décliner cette offre avec politesse et fermeté : je sais immédiatement qu’il n’est pas question que je fricote avec ces gens et leurs idées.
Pour revenir à mon dilemme original, quelle décision aurais-je prise si la question s’était posée ? En tant que traductrice professionnelle, je comprends que ces manuels ont besoin d’être traduits, et qu’une absence de traduction en français pourrait causer plus de mal que de bien, mais je ne peux pas en être certaine. En tant que personne morale, j’ai du mal à imaginer deux ou trois mois passés à traduire des manuels d’utilisation d’armes sans être dévorée de culpabilité. Dans le conflit entre la traductrice professionnelle et la personne morale, c’est cette dernière qui devrait toujours avoir le dernier mot.