Par Jim Tyson
Je ne suis pas un traducteur, je suis linguiste. La question que je voudrais poser est donc la suivante : la linguistique peut-elle apprendre quoi que ce soit d’utile aux traductrices et traducteurs ? J’en suis persuadé.
La plupart des théories linguistiques impliquent plusieurs niveaux d’analyse d’un texte (j’inclus les transcriptions de discours à la notion de texte). Par exemple, on peut analyser un texte d’un point de vue phonologique : le système organisé des sons d’une langue. On peut également l’analyser d’un point de vue morphologique : la manière dont on peut (ou non) analyser les mots d’une langue en tant qu’unités sémantiques. N’oublions pas la syntaxe (analyse des mots organisés en phrases), la sémantique (analyse de la signification des mots et des phrases), la pragmatique (les résultats obtenus grâce aux phrases) et le discours (l’analyse des phrases dans le cadre de textes entiers). On pense souvent que la traduction représente un transfert entre la structure d’une langue source et la structure d’une langue cible. Quelle est la nature de ces structures qu’on transfère ?
On pourrait répondre (et cela peut sembler évident pour beaucoup de gens) qu’on transfère une structure de signification. La sémantique représente donc le niveau approprié d’analyse dans le cadre de la traduction. Pour démontrer cela, prenons un de mes exemples préférés ; je l’utilise souvent, et je l’ai même mentionné ici, dans les commentaires de ce site. Prenons la phrase hollandaise suivante :
Ik zwem graag
Pour la traduire en anglais, inutile de nous attarder sur le transfert des éléments phonologiques, morphologiques ou même, dans ce cas, syntaxiques. Commençons par analyser la syntaxe. La structure syntaxique de cette phrase en hollandais pourrait être décrite de la manière suivante :
[Pronom [Verbe(conjugué) Adverbe]]
Voici l’équivalent français :
J’aime nager
Structure :
[Pronom [Verbe (conjugué) [Verbe à l’infinitif (non-conjugué)]]]
Mettons les étiquettes de côté pour l’instant, ou le détail manquant : contentons-nous de noter que les analyses sont différentes. Un transfert de la structure hollandaise en français ne marcherait pas. Il faut, d’une manière ou d’une autre, parvenir à une représentation de la signification de la phrase source pour pouvoir la transférer dans la langue cible. Il n’est pas évident de savoir comment y parvenir du premier coup d’œil, mais on peut très bien y arriver. En fait, la plupart des linguistes représenteraient cela de la manière suivante :
(Prédicat(Argument_1, Argument_2))
Prédicat représente nager/zwem et Arguments 1 et 2 sont les sujets Ik/Je et l’élément relativement abstrait graag/aime. Par cet exemple, je veux simplement démontrer qu’un transfert syntaxique n’est pas toujours approprié.
Il est bien entendu possible qu’il le soit dans d’autres cas. Il se peut également parfois que la phonologie représente un niveau de transfert approprié. Les seuls exemples qui me viennent à l’esprit sont la poésie et les textes chantés. Les haikus représentent un cas particulier. En général, les haikus sont formés de trois lignes de texte de 5, 7 et 5 syllabes. Voici un haiku célèbre du moine zen Basho :
Furu ike ya
kawazu tobikomu
mizu no oto

Cette structure métrique fait partie de l’identité même d’un haiku, on pourrait donc considérer que sa traduction devrait la préserver. C’est une tâche extrêmement difficile. En fait, des professionnel(le)s de la traduction s’y sont essayé(e)s ; vous pouvez voir des exemples de traductions variées sur ce site Web. En voici un qui préserve le nombre de syllabes en anglais :
The old pond is still
a frog leaps right into it
splashing the water

(Traduit par Earl Miner et Hiroko Odagiri, via The Bureau of Public Secrets).
Afin de préserver la structure phonologique, les traducteurs ont dû tricher au niveau de la syntaxe, et on pourrait facilement en contester sa signification. L’original japonais ne comprend pas l’équivalent de right dans la seconde ligne de la traduction. Dans ce cas, on a jugé que non seulement le niveau sémantique, mais également le niveau phonologique, étaient les plus appropriés pour le transfert entre langue source et langue cible.
Je connais également des exemples où le niveau de transfert approprié n’est ni phonologique, ni syntaxique ou même sémantique, mais pragmatique. Prenons l’expression anglaise not in this lifetime. On peut l’utiliser de la manière suivante, par exemple :
A : Do you think he’ll get married?
B : Not in this lifetime!

Imaginons qu’on traduise cela en suédois (juste pour changer de langue). On pourrait obtenir :
A : Tro du at han ska gifta sig?
B : Absolut inte!

L’expression suédoise absolut inte pourrait être traduite de manière littérale par absolutely not. Le seul niveau de transfert qui permet de parvenir à une traduction appropriée est le niveau pragmatique.
Qu’en est-il du discours ?
Il peut arriver que le niveau de transfert approprié soit le discours. J’ai indiqué plus haut que l’analyse du discours s’intéresse entre autres aux relations entre les phrases ou unités plus longues que les phrases ; même si cela peut paraître étrange, une phrase peut être plus longue qu’une phrase, si on se place d’un point de vue situationnel. Vous avez du mal à suivre ? Pas étonnant ! Voici quelques exemples en chinois :
haizi mai le shu
child buy PERF book
the child bought a book

(le/PERF est une particule indiquant la fin de l’action).
Notez que le chinois n’a pas d’articles indéfinis et définis. Notez, mais sans vous attarder. Continuons :
haizi mai le yi-ben shu
child buy PERF one-item book
the child bought a book

Ici, yi-ben représente le nombre one et un classificateur, que j’ai paraphrasé à l’aide d’item. Dans cet exemple, son utilisation peut être comparée à celle d’un article indéfini en anglais. C’est là que les choses deviennent intéressantes. Prenons les exemples suivants :
shu, haizi mai le
book child buy PERF
The child bought the book

Au niveau du discours, le chinois utilise la position d’une expression au sein d’une phrase pour coder en partie l’information sur la finitude. Lorsqu’on traduit du chinois vers l’anglais, cette information doit être représentée dans la structure à transférer de la langue source à la langue cible. Ces exemples de traductions montrent donc la manière dont les informations sont codées à des niveaux linguistiques différents dans les deux langues.
La nature de la langue source ou cible n’est pas le seul facteur permettant de décider du niveau de transfert approprié ; le genre ou type de texte en est un autre.
J’ai dit plus haut que dans certains cas, la traductrice d’un texte littéraire peut choisir d’opérer un transfert au niveau phonologique. À l’autre extrême, il se peut que le transfert se fasse entièrement au niveau du discours. Si je traduis le manuel d’instruction d’un outil, inutile de m’attarder sur le choix de niveaux différents : je peux me concentrer sur le transfert de la structure globale et des informations fournies par le texte. Je n’ai pas non plus à me soucier de la préservation des caractéristiques syntaxiques.
La linguistique peut donc aider les traductrices et traducteurs de la manière suivante (même si les linguistes n’ont pas encore bâti un modèle robuste décrivant les processus impliqués dans la traduction) : elle peut leur offrir des catégories et un vocabulaire leur permettant d’analyser les questions de traduction et d’en débattre. Dans les exemples que j’ai utilisés, voir la traduction comme un transfert s’opérant à différents niveaux linguistiques aide à expliquer pourquoi certaines stratégies sont appropriées et fonctionnent bien.
La linguistique peut donc être l’amie de la traductrice ou du traducteur. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de lire Chomsky, mais tout comme les linguistes peuvent enrichir leurs connaissances en se penchant sur le travail des professionnel(le)s de la traduction, ces derniers et dernières peuvent sans aucun doute trouver utile d’ajouter l’analyse linguistique à leur arsenal d’outils.

De | 2016-06-08T12:20:44+00:00 27 mai 2005|De passage, Le coin technique|9 Comments

À propos de l'auteur:

Celine

Je m’appelle Céline Graciet et j’offre mes services de traduction de l’anglais au français à différents clients travaillant dans des secteurs variés. En 2003, j’ai lancé un blog abordant des sujets variés : les langues, la traduction, l’anglais, le français et tout ce qui touche au secteur de la traduction et à la vie d’une traductrice.

9 Réaction

  1. Léo mai 30, 2005 à 1:22

    Bien que la traduction soit une activité essentiellement lingusitique (puisqu’on parle de langue), les linguistes n’ont pas encore, comme vous le dites, proposé de modèle qui puisse bien décrire toute la complexité de l’activité traduisante. Toujours est-il que la linguistique peut en fait être “l’amie” du traducteur, surtout au stade de la formation.
    Il suffit de lire la Stylistique comparée du français et de l’anglais de J.-P. Vinay et J. Darbelnet. Vous connaissez?

  2. jean-paul juin 4, 2005 à 7:20

    Ma première réaction en lisant “l’activité traduisante” a été l’incrédulité. Du politically correct??? Du linguistically improbable?? Doit-on dire “l’activité lisante” pour la lecture, “l’activité scupltante” (??) pour la scuplture, etc…Pourtant, à la réflexion, comparons:
    – 1. cette traduction est difficile
    – 2. cette traduction est excellente
    Get the drift? Dans le premier cas, l’anglais dira:
    – translatING is difficult (zéro article + V+ING: the act of…)
    Dans le deuxième, ce sera:
    – this translation is excellent
    Conclusion: un vide sémantique en français (il y a pas mal de “black holes” de ce genre en français. Le merveilleux “enjoy” anglais est truly invaluable (Enjoy your meal! = Bon appétit? Oui, OK, mais qu’est-ce que l’appétit a à voir là-dedans?? Autant dire: ayez bonne faim?? Non, “enjoy your meal” (ou enjoy n’importe quoi), c’est exactement cela: trouver du plaisir, trouver de la JOIE à/dans…). Et le “I look forward to..” que mon facétieux professeur de linguistique (Marc POITOU; God rest his soul.. or is he still alive and kicking??)
    traduisait (jokingly, of course) : je suis regardant en avant .
    Entendu à la télé, ce commentaire lors d’un match de rugby: “Maintenant, c’est l’équipe de France qui fait le forcing,” suivi de “Oui, leur capitaine assure le pressing.” Holy Mackerel! Rêve-je?? Dérapage linguistique?? Je dirais plutôt “activité verbale délirante.”
    Après cette petite digression matinale, je retourne à mon “activité traduisante.”
    ENJOY!
    Ps: la Stylistique comparée du français et de l’anglais de J.-P. Vinay et J. Darbelnet est un ouvrage remarquable, mon livre de chevet pendant mes années “d’apprenant.”

  3. jean-paul juin 4, 2005 à 7:45

    Mea culpa!! La comparaison doit être entre:
    -1. LA traduction est difficile
    -2. LA traduction (de ce texte) est excellente

  4. Léo juin 6, 2005 à 2:00

    Hi hi… Ça ne prend pas grand-chose pour te faire réagir! L’expression “activité traduisante” veut dire exactement la même chose que “traduction” (dans certains ouvrages de traduction, elle est courante). Prétentieuse et inutile? Sans doute. Mais croire que c’est “politically correct”, c’est mal comprendre le sens de “politically correct”. Ça n’a rien de politically correct!!!
    Pour ce qui est de la SCFA de Vinay et Darbelnet, ce n’est pas mal du tout, sauf les exemples désuets (pour les étudiants en tout cas). Dommage qu’il n’y ait pas de mise à jour.

  5. jean-paul juin 6, 2005 à 7:04

    Je crois tout de même savoir ce que veut dire “politically correct!” J’avais écrit the above “tongue in cheek,” je vois que ça n’a pas du tout écrit compris dans ce sens. J’avais très bien compris ce qu’est l’activité traduisante. C’était une dénonciation mi-sérieuse, mi-amusée de “l’activité jargonnante” des linguistes (dont je suis et honni soit qui mal y pense..!)Il ne fallait donc pas prendre ces items lexixaux (pardon, ces mots)au pied de la lettre. Lighten up, man, where’s you sense of humour?

  6. jean-paul juin 6, 2005 à 7:57

    la DAPA est de loin la direction la plus “ cherchante ” tandis que la DDAT n’émarge pas à l’enveloppe recherche

  7. jean-paul juin 6, 2005 à 8:01

    Forgive the typing errors(écrit for été/lexicaux/ your sense).
    Just for fun, j’ai cherché “activité + …. ante, et j’ai trouvé: “dépasser l’esthétique de la réception en faisant entrer dans une création directement issue de l’activité lisante,” Voilà donc notre activité lisante (vous trouverez aussi activité réfléchissante/ activité écrivante/ activité jargonnante, you name it…..). Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? J’arrête donc là mon activité cherchante. (ps: j’ai VRAIMENT trouvé “cherchante” dans: “la DAPA est de loin la direction la plus “ cherchante ” tandis que la DDAT n’émarge pas à l’enveloppe recherche.” )

  8. céline juin 6, 2005 à 9:43

    Les enfants, les enfants !
    Jean-Paul, je ne doute pas un instant que tu aies voulu faire une blague, mais le ton de ton intervention était trop moqueur pour ne pas être blessant pour Léo. Si on commence à placarder les uns et les autres lorsqu’ils s’expriment de manière que l’on juge ridicule ou autre, cela peut décourager la participation au débat et la liberté d’expression en souffre. Si j’avais vu ton premier commentaire dès son apparition (j’essaie de ne pas toucher à mon ordi le weekend), je l’aurais modifié pour qu’il sente moins l’attaque personnelle.
    Bref, le contenu de tes interventions est fortement apprécié, et je t’en remercie et t’encourage à continuer à nous en faire bénéficier, mais je te prie de faire attention à leur formulation. La courtoisie avant tout !

  9. jean-paul juin 6, 2005 à 10:34

    Merci, Céline. No offence meant to anyone, sincèrement!

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