Il est difficile d’imaginer qu’une avocate tente de décrocher un contrat en réponse à la petite annonce suivante : « Recherche conseil juridique pour grande société, veuillez offrir votre meilleur tarif, pas plus de 5 dollars de l’heure SVP. » Et pourtant ce type d’annonce est monnaie courante sur les portails de traduction, le tarif étant le critère principal, quand il n’est pas le seul détail donné au sujet du projet. À mon avis, non seulement cela est regrettable, mais c’est également mauvais pour notre profession. Je vais expliquer pourquoi plus en détail et j’aimerais suggérer la manière dont les sites de traduction pourraient évoluer pour mieux nous servir.
Avant de commencer, je tiens à préciser que je n’attaque pas mes collègues de pays où un tarif de 0,02 dollars par mot représente un salaire décent. Elles profitent de la situation économique dans leur pays et de la mondialisation des services. Je suis également consciente du fait qu’il y aura toujours des personnes en situation difficile, avec des enfants à nourrir, prêtes à accepter un salaire de misère pour décrocher un contrat. Cependant, ceci pose un problème : les clientes s’attendent alors à ce que toutes les traductrices et tous les traducteurs, même ceux et celles habitant dans des villes aussi chères que New York et Londres, travaillent pour de tels tarifs, ce qui devient vite intenable.
Au cœur du problème se trouve le fait que beaucoup de clientes ne comprennent pas vraiment ce qu’implique une traduction, et donc pour elles, le prix est un facteur déterminant de choix entre les nombreuses personnes offrant leurs services. Les systèmes d’appel d’offres n’aident ni les traductrices ni les clientes ; ces dernières n’obtiennent pas la personne idéale pour leur projet (si elles voient qu’une personne est prête à le prendre en charge pour 0,04 dollars le mot, pourquoi chercher plus loin ?), tandis que les traductrices sont sélectionnées en fonction de leur tarif et non pas de leurs qualités ou spécalisations. Résultat : les traductions de mauvaise qualité pullulent et la qualité du langage en souffre. Si on ne connaît pas bien notre industrie, on pourrait penser que le prix est un critère qui en vaut bien d’autres, mais pour reprendre mon exemple du premier paragraphe, il ne viendrait à l’idée de personne de marchander avec une avocate. Notre profession exige des compétences pointues acquises après des années d’étude, et c’est une image que nous devons promouvoir.
Cependant, les systèmes d’appel d’offres font exactement le contraire : en postant des offres d’emploi aux tarifs insultants (ce qui est courant désormais), que des traductrices et traducteurs du monde entier doivent se disputer, ils écornent dangereusement l’image de notre profession, et les offres de projet à 0,04 dollars le mot donnent aussi l’impression que la traduction est un service bon marché. Tout cela ne fait que renforcer l’idée que n’importe quelle personne qui connaît deux langues peut prendre en charge des traductions, un mythe que nous devons absolument éradiquer. Comme toutes les autres professions, nous devons en permancence développer nos compétences, connaissances et ressources. La plupart des traductrices professionnelles consacrent une partie de leurs revenus à l’achat de dictionnaires, de logiciels, d’équipement informatique, de formations, d’outils de traduction et au marketing, comme un site Web. Tout cela entraîne une hausse de la qualité du travail fourni qui est impossible à obtenir si le dernier projet sur lequel j’ai travaillé ne m’a pas rapporté assez pour bénéficier d’un développement professionnel ou même d’un niveau de vie décent.
Je pense que les portails de traduction peuvent représenter une force positive pour les traductrices, les clientes et la qualité, et cela de façon très simple : en proposant un annuaire de professionnelles. Les clientes pourraient facilement trouver les personnes qui leur conviennent le mieux en fonction des critères de leur projet, prendre contact avec quelques candidates et faire leur sélection en fonction de plus d’un facteur. Il est inévitable pour dans certains cas, le prix demeurera le facteur déterminant, mais ce système instaure d’emblée une communication entre professionnelle de la traduction et cliente, ce qui est la meilleure manière de l’éduquer et de l’aider à faire le bon choix.

De | 2016-10-18T15:51:14+00:00 20 avril 2005|La traduction freelance|13 Comments

À propos de l'auteur:

Celine
Je m’appelle Céline Graciet et j’offre mes services de traduction de l’anglais au français à différents clients travaillant dans des secteurs variés. En 2003, j’ai lancé un blog abordant des sujets variés : les langues, la traduction, l’anglais, le français et tout ce qui touche au secteur de la traduction et à la vie d’une traductrice.

13 Réaction

  1. Emilie avril 20, 2005 à 2:20

    Je proteste au nom des avocats (que je n’ai pas le droit de rreprésenter): les appels d’offres touchent tout le monde, et surtout eux! En fait, ce que vous dites placez correspond à la situation des années 60-70, où le client voyait une plaque dans la rue (un numéro dans l’annuaire), téléphonait et entrait. Mais aujourd’hui, pour les 40 cabinets d’avocats qui traitent les dossiers que les autres ne traiteront jamais (et les seuls capacbles de paralyser toutes leurs procédures de recrutement pendant un mois en cas d’évènement susceptible d’affecter les investisseurs, comme ce fut le cas lors de l’intervention US en Irak), tous les clients (pour lesquels il doit vous arriver de faire des traductions) font des appels d’offre exigant des devis très détaillés (plusieurs pages) où leprix occupe une palce centrale. Cela pousse au dumping. Certes, la qualité ne peut se permettre d’en souffrir vu les projets, mais ce sont les hommes qui en paient le prix: pour offrir le meilleur travail au meilleur tarif,il faut travailler par exemple 40 heures effectives (présence: soixante) et les facturer le moins possible, le tout en étant clair, pointu, et “exploitable” du point de vue du client. On compte le traval par unité de 6 minutes – les traducteurs n’en sont pas encore là !
    Quant aux autres cabinets, s’ils ne sont pas de niche (droit pétrolier: 5 ou 6 en France, FCPR: 2 seul “à l’ancienne”), ils doivent également faire des devis pour leurs clients habituels.
    En fait, depuis que je suis maintenant traducteur /trice (devinez ce qu je faisais avant), je n’ai jamais vu des devis aussi simples – sans doute à cause de la taille des travaux.
    Enfin, je nuancerais également ce que vous dites de la mondialisation, car à mon avis, elle aide davantage les traducteurs de pays développés qu’elle ne les pénalise par rapport à ceux du tiers-monde, car même vis-à-vis de l’Inde, vous aurez toujours un avantage, en tant que “native speaker” résidant dans le “source country”, par rapport à votre homologue indienne. Il vous suffit de diminuer légèrement vos tarifs pour emporter un marché gigantesque. Certes, cela n’arrange pas nos affaires, mais globalement, nous nous y retrouvons plus qu’eux, non ?

  2. Emilie avril 20, 2005 à 2:20

    Je proteste au nom des avocats (que je n’ai pas le droit de rreprésenter): les appels d’offres touchent tout le monde, et surtout eux! En fait, ce que vous dites placez correspond à la situation des années 60-70, où le client voyait une plaque dans la rue (un numéro dans l’annuaire), téléphonait et entrait. Mais aujourd’hui, pour les 40 cabinets d’avocats qui traitent les dossiers que les autres ne traiteront jamais (et les seuls capacbles de paralyser toutes leurs procédures de recrutement pendant un mois en cas d’évènement susceptible d’affecter les investisseurs, comme ce fut le cas lors de l’intervention US en Irak), tous les clients (pour lesquels il doit vous arriver de faire des traductions) font des appels d’offre exigant des devis très détaillés (plusieurs pages) où leprix occupe une palce centrale. Cela pousse au dumping. Certes, la qualité ne peut se permettre d’en souffrir vu les projets, mais ce sont les hommes qui en paient le prix: pour offrir le meilleur travail au meilleur tarif,il faut travailler par exemple 40 heures effectives (présence: soixante) et les facturer le moins possible, le tout en étant clair, pointu, et “exploitable” du point de vue du client. On compte le traval par unité de 6 minutes – les traducteurs n’en sont pas encore là !
    Quant aux autres cabinets, s’ils ne sont pas de niche (droit pétrolier: 5 ou 6 en France, FCPR: 2 seul “à l’ancienne”), ils doivent également faire des devis pour leurs clients habituels.
    En fait, depuis que je suis maintenant traducteur /trice (devinez ce qu je faisais avant), je n’ai jamais vu des devis aussi simples – sans doute à cause de la taille des travaux.
    Enfin, je nuancerais également ce que vous dites de la mondialisation, car à mon avis, elle aide davantage les traducteurs de pays développés qu’elle ne les pénalise par rapport à ceux du tiers-monde, car même vis-à-vis de l’Inde, vous aurez toujours un avantage, en tant que “native speaker” résidant dans le “source country”, par rapport à votre homologue indienne. Il vous suffit de diminuer légèrement vos tarifs pour emporter un marché gigantesque. Certes, cela n’arrange pas nos affaires, mais globalement, nous nous y retrouvons plus qu’eux, non ?

  3. céline avril 20, 2005 à 2:37

    Je crois qu’en effet mon exemple était plutôt malheureux, les avocats devant également répondre à des appels d’offre. Ils ont cependant l’avantage de faire partie d’une profession avec des règles claires, où les tarifs ne risquent pas de sombrer comme les nôtres.
    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ton analyse de la situation des personnes travaillant dans les pays en voie de développement. Demande à des traducteurs travaillant dans la paire anglais/espagnol et ils te diront que les traducteurs situés en Amérique latine proposent des prix bien inférieurs à ceux pratiqués en Europe/Amérique du Nord, ce qui séduit de nombreux clients malgré le problème évident de différences régionales. Pour reprendre ton exemple, les Indiens son tellement calés en anglais (merci le colonialisme) qu’ils n’hésitent pas à proposer leurs services dans cette langue, ce qui énerve un peu les traducteurs travaillant dans des pays anglophones. Tout cela ne serait pas un problème si les clients connaissaient l’importance qu’il y a à embaucher un “native speaker” pourvu d’expérience/de diplômes adéquats, mais on voit que ce n’est pas souvent le cas quand on lit les annonces placées sur les sites de traduction.

  4. sof avril 20, 2005 à 3:42

    En effet, les qualités de traducteur ne sont pas toujours reconnues et on pense à tort qu’une personne qui “connait” au moins 2 langues peut être traducteur…. J”en connais quelques uns, dont certains travaillent pour le plaisir, soit retraités soient rentiers, soit pour soigner des problèmes d’ego 🙂 Ils discréditent les exigences de temps et de rémunération des traducteurs de profession et font tomber les prix par une concurrence déloyale. Beaucoup de métiers ont ce problème : en librairie, on trouve des gens qui ont d’autres moyens de subsistance et sont libraires pour l’image, l’ego, et que sais-je encore, et discréditent ceux qui réclament le paiement de leurs heures effectives, la revalorisation de leur salaire et un questionnement sur la rentabilité et la santé financière. C’est aussi un métier dont on pense que n’importe quel amoureux des livres peut le faire alors qu’il y a un véritable travail constant et pas toujours drôle… Bref, devinez quel est mon métier…

  5. Emilie avril 20, 2005 à 3:53

    1) Sur les avocats: en France, toute recherche de clients apparaissant en tant que telle tombe sous le cop de l’interdiction du démarchage, règle très claire (datant du temps où la clientèle se constituait progrssivement sur le temps et où la fac de droit de Paris I comptait 700 étudiants, pas tous avocats ensuite; aujourd’hui:17000 ex-confrère exercent à Paris)obligeant en permanence à déguiser la recherche de clients pardes moyens qui ont un prix (séminaires, etc)
    2) Sur les traducteurs des pays du tiers-monde/en voie de développement: OK, je comprends maintenant. En fait, tu dis que le prix affiché est le ticket d’entrée, et tend de + en + à devenir le seul ticket d’entrée, au détriment de la qualité, et de notre rémunération.
    2.1) Sur la paire “espagnol _ XX”: effectivement, je n’y avais pas pensé. Il est certain qu’à travail égal, on ne peut pas vivre chez nous pour le même prix qu’en Argentine. Quelle est la solution ? Trouver un moyen de faire apparaître le lien “native speaker-réunération” et de l’imposer en répondant à une annonce paraît irréaliste. Effectivment, on peut s’en faire.
    2.2) Sur l’Inde: 2%/3% de la population parle anglais – bref, les seuls qui le parlent le parlent très bien. Ne penses-tu pas qu’à terme, leurs tarifs s’aligneront sur les ,nôtres ? Pour être concurrentiels, ils devront eux aussi acheter des CAT, etc. Le problème est le temps: tiendrons-nous jusqu’au moment où leurs tarfis s’aligneront sur les nôtres ? un vrai problème de trésorerie.
    2.3) Es-tu sûre que nous ne faisons pas de temps en temps comme les Indiens ? Moi aussi, je parle anglais, plutôt dans le sens anglais-français, évidemment, mais il m’est arrivé de traduire des documents (très) spécifique d’allemand / français en anglais Je me sens donc un peu indienne ! Moi aussi, je prends le travail, parfois, des traducteurs anglophones. Le client préfère quelqu’un qui connaît un domaine pointu dans la langue de Shakespeare à un anglophone auquel les mots seront familiers mais sans les connaissances nécessaires pour savoir de quoi il retourne – ce qui peut se comprendre. Se faisant, je fais de la concurrence à mon “équivalent” des pays anglophones. ça ne t’arrive jamais ?

  6. céline avril 20, 2005 à 4:05

    2.2)Moi, je ne rêve que de ça, que les tarifs des habitants des pays en voie de développement s’alignent sur les nôtres : ils pourraient vivre comme des princes et nous, nous pourrions continuer à travailler dans des conditions décentes.
    2.3) Jamais, jamais, jamais au grand jamais. Je ne suis absolument pas en mesure de fournir la qualité nécessaire en anglais. Je l’ai fait une fois, au tout début de ma carrière, quand j’apprenais encore mon métier, et j’ai dû payer très cher une éditrice pour m’assurer que ma traduction (en anglais) était correcte. Parfois, il faut faire des bêtises pour apprendre de précieuses leçons ; ça a été le cas et depuis, je fais passer toutes mes requêtes de traduction FR>AN (j’en reçois régulièrement) à un excellent traducteur écossais que je n’ai pas peur de recommander.

  7. Emilie avril 20, 2005 à 4:17

    A Sof: vous êtes libraire, non ?
    Je ne pensais pas qu’on pouvait être traducteur “amateur”. Vu les contraintes de temps, comment peut-on ainsi “s’amuser” sur la durée ?

  8. Emilie avril 20, 2005 à 4:34

    A Sof:
    Ceci dit, il est vrai qu’ils doivent avoir d’autres sources de revenus. Moi, je consacre 20% de mon temps à la gestion (c’est un minimum). Entre les amendes à éviter (remplir ses déclarations à temps) et les contraintes nouveau traducteur (qui nous aident, finalement) d’établir des bilans prévisionnels, des ratios de élais depaiment, etc, on est bien obligé de réfléchir à la rentabilité financière.

  9. Emilie avril 20, 2005 à 5:35

    A Sof: en fait, vous êtes dans la confection; je vous prie de bien vouloir m’excuser

  10. Aibask Albert mai 4, 2005 à 2:56

    Bonjour,
    Je trouve votre discussion très intéressante.
    Deux remarques plutôt destinées à Emilie.
    1) En France, on peut dire que 80% des traducteurs sont des amateurs, pour diverses raisons. Je pourrais aisément vous le démontrer. Effectivement, ils cassent le travail des traducteurs “professionnels”, dont je fais partie depuis 25 ans, car ils n’ont pas les mêmes contraintes financières (quand ils en ont…)
    2) Vous voulez dire qu’à temps de travail égal, vous gagnez plus en tant que traductrice qu’en tant qu’avocate. Franchement, si vous résidez en France ou dans un autre pays industrialisé, ce serait une première! Votre expérience m’intéresse, si vous pouviez la détailler.
    Bien cordialement

  11. emilie mai 9, 2005 à 11:02

    Bonjour Albert,
    Je suis allée faire un tour ur votre site, et j’ai compris. Je précise que je ne fais que des traaductions juridiques et financières.
    En fait, le truc, pour s’en sortir dans ce métier, est de posséder une matière technique dans 2 ou 3 langues – en fait, comme si vous deviez savoi, pour traduire, comment un meuble es t fabriqué ou comment on cultive des fraises.
    SInon, effectivement, je pense que le fait de faire passer les remarques par e-mail fait gagner du temps, beaucoup de temps.
    Pour les avocats: j’ai fait partie des “privilégiés” (aujourd’hui, beaucoup ont des difficultés, notamment en droit pénal et au civil). Pour résumer, j’utilise de très grandes capacités de travail (technique et endurance) pour répondre à une demande “ultra-rapide” et “ultra-technique” à un prix non cassé: 0.14 euros par mot pour un client direct et 0.08 (respectivement 35 et 20 euros par page de 250 mots) en sous-traitance de traducteurs. Je reçois pas mal de sous-traitance par le site ProZ, qui permet à chaque traducteur d’avoir un site. Allez faire un tour si vous ne connaissez pas, ça vaut le coup.

  12. Abie mai 13, 2005 à 1:18

    Pourquoi le féminin systématique pour “clientes” et “traductrices”?
    S’agit-il de sociétés clientes? Et je veux bien croire que le sex ratio soit biaisé dans les profession de traduction, mais tout de même!

  13. céline mai 13, 2005 à 1:24

    L’industrie de la traduction est en effet largement dominée par les femmes, et c’est pour cela que je me sens libre de défier la tyrannie du tout-puissant et souvent sexiste masculin dans ce contexte.

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