Parcourez la catégorie « interprétariat » de ce site et vous aurez du mal à y trouver des anecdotes déplaisantes. Les missions qui me sont confiées sont en général liées aux domaines de l’environnement ou des affaires. Bien qu’il me soit arrivé de me sentir quelque peu découragée en me tenant sur une montagne de déchets ou en entendant parler des impacts catastrophiques de notre mode de vie sur la planète, il est rare que les personnes présentes fondent en larmes ou soient en état de détresse. Cependant, il y a quelques temps, j’ai dû servir d’interprète dans une situation particulièrement difficile, que le passage suivant, trouvé sur le blog du « court interpreter » (ma traduction), m’a remis en mémoire :

Il sanglotait et pouvait à peine répondre aux questions. Je me tenais à ses côtés, et je voulais intervenir, mais que faire ? L’interprète n’est pas censé(e) interagir avec les témoins et/ou défendeurs. Je ne parle de façon informelle aux défendeurs que pour leur expliquer le fonctionnement d’un casque au début d’un procès. J’ai continué à faire mon travail, et j’ai maîtrisé mes émotions.

J’ai donc dû faire l’interprète pour une réunion durant laquelle un couple séparé (l’un était francophone et l’autre anglophone), et qui se battait pour la garde de leur enfant, discutait sous les yeux d’un psychologue, chargé d’évaluer la situation et de les aider à parvenir à une décision. C’était surtout pour lui permettre de suivre la conversation que j’étais là. La réunion est d’entrée mal partie : les deux personnes étaient survoltées et on prouvait presque palper la haine qu’ils ressentaient l’un pour l’autre. Ils se sont mis à s’invectiver, dans un charabia confus mi-français mi-anglais, et l’affaire a pris un tournant particulièrement désagréable quand la mère m’a accusée de prendre le parti de son ex-petit ami dans ma traduction.
J’ai eu un mal fou à rester concentrée et à continuer à parler d’une voix égale, malgré le stress que je ressentais, mais je suis parvenue à me contrôler et à montrer un visage calme et professionnel jusqu’au bout (« Avec tout le respect que je vous dois, je n’ai pas déformé les propos de M. X, ma traduction était parfaitement exacte »). De toute manière, je n’avais pas le droit d’intervenir pour calmer les choses ; j’étais là pour continuer à interpréter aussi fidèlement que possible. Ce n’est que plus tard, dans le train qui me ramenait chez moi, que je me suis sentie extrêmement affectée par tout ça. Je n’arrivais pas à me détacher de la situation, j’avais l’impression qu’en assistant à ce drame personnel, j’avais été happée par leurs problèmes et je n’arrivais pas à m’en défaire. J’y ai réfléchi pendant quelques jours et quand on m’a appelée pour me demander de servir d’interprète durant une deuxième confrontation, j’ai refusé. Je ne voulais pas me retrouver à nouveau dans ce type de situation. Ai-je fait preuve de lâcheté ? Ou suis-je juste incapable de dresser un mur de protection entre les émotions d’autrui et les miennes ? Une interprète peut-elle apprendre à « maîtriser ses émotions » ?

De | 2016-10-18T15:50:37+00:00 18 janvier 2006|Interprétariat|4 Comments

À propos de l'auteur:

Celine
Je m’appelle Céline Graciet et j’offre mes services de traduction de l’anglais au français à différents clients travaillant dans des secteurs variés. En 2003, j’ai lancé un blog abordant des sujets variés : les langues, la traduction, l’anglais, le français et tout ce qui touche au secteur de la traduction et à la vie d’une traductrice.

4 Réaction

  1. jujuly janvier 18, 2006 à 1:00

    Ô comme je te comprends…
    C’est une chance de pouvoir refuser un travail qui nous déplaît, ce serait un comble de ne pas en tirer profit !
    En tout cas, c’est déjà remarquable d’avoir réussi à garder ton calme (peut-être as-tu acquis, depuis que tu vis en Angleterre, le flegme d’outre-Manche…) Je me demande si j’aurais su, moi.
    Good luck anyway whatever you do next !

  2. KitKat janvier 18, 2006 à 3:01

    Moi aussi je pense que si tu peux te permettre de choisir tes missions, il ne faut pas hésiter à te rendre la vie la plus agréable possible. Peut-être que tu ne parlerais pas avec autant de passion de ton travail si tu devais accepter tout ce qu’on te propose. Et ce site n’existerait même pas !!! :-/ Conclusion : vive cette lâcheté (ou le bon sens) qui rend la vie plus belle !

  3. Jean-Marie Le Ray janvier 20, 2006 à 6:02

    Salut Céline,
    Ça me rappelle un interprétariat volontaire que j’ai fait à Rome pour le Donne in nero, où il était question de tortures sur des jeunes (entre 20 et 30 ans) dans des pays de misère.
    Moi c’est pas mon sérieux que j’ai eu du mal à retenir, c’est mes larmes…
    J-M

  4. Damini Pooja Narain février 23, 2006 à 11:11

    Je pense que vivre des situations aussi pénibles qu’elles soient nous enrichit énormément.Ce n’est qu’après en prennant du recul qu’on le réalise.Et le plus important est de savoir finalement pour soi qu’on a été tout à fait honnête et qu’on a agit au mieux de ses capacités dans le contexte donné.En ce qu’il s’agit des émotions qu’il faut être capable de maîtriser,il faut quand même se rappeler qu’il est très humain de ressentir des émotions et que ce n’est pas toujours possible de demeurer imperturbable.
    So just do your very best and grow with the variety of situations and people that you have the chance of encountering so that you can ultimately share them and thus help-who knows- a soul in need?

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