Une lectrice m’a écrit pour me poser d’intéressantes questions sur le français, l’anglais, le monde professionnel et quelle langue est la plus formelle. J’ai répondu à sa première question, mais vu que je n’ai jamais travaillé dans un bureau et n’ai donc aucune expérience des relations entre collègues et au sein des hiérarchies, j’ai demandé à Petite Anglaise (qui, jusqu’à récemment, travaillait dans un bureau francophone en France et a travaillé dans des environnements anglophones) et mon ami Laurent (qui a travaillé aux USA, en Inde, au Canada, au Royaume-Uni et en France dans des environnements anglophones et francophones) de répondre aux questions deux et trois.
1) Comment traduisez-vous « vous » en anglais en général ?
Cela ne m’arrive jamais, car je ne traduis que vers le français. Ceci dit, je me rappelle avoir lu un article écrit par une traductrice du français vers l’anglais, où elle expliquait comment elle avait réagi face à ce problème lors de la traduction d’un roman. Dans le passage sur lequel elle travaillait, l’un des personnages passait subitement du « vous » au « tu » durant une conversation de nature personnelle avec quelqu’un rencontré depuis peu. La traductrice devait absolument rendre ce changement subtil dans la relation entre les deux personnages. Le même passage à un pronom différent étant impossible en anglais, elle a choisi de le traduire par le comportement de la personne en train de parler. Je ne me rappelle pas la formulation exacte, mais ça ressemblait à l’échange qui suit :
« Je suis persuadée que vous pouvez y arriver. »
« Mais je crains tant de vous décevoir. »
« N’aie pas peur. Tu ne me décevras pas. »
Traduction :
« I am convinced that you can do it. »
« But I am so worried I might disappoint you. »
She put her hand on his arm and said: « Don’t be scared. You won’t. » (Elle posa la main sur son bras et dit : « N’aie pas peur. Tu ne me décevras pas. »)
Traduire ce changement par un geste suggérant un degré supérieur d’intimité entre les personnages était osé, mais très futé, à mon avis.
Je dois parfois choisir entre « tu » et « vous » dans mes traductions. Parfois c’est évident, comme pour le jeu pour enfants de 8 à 12 ans sur lequel j’ai travaillé la semaine dernière. Parfois les deux sont possibles et il est nécessaire de discuter avec mes clients du style qu’ils recherchent pour leurs documents.
2) Ayant de l’expérience dans le monde du travail à la fois dans un pays anglophone et en France, êtes-vous d’accord avec le fait que les relations entre collègues et surtout supérieurs hiérarchiques sont moins formelles en pays anglophones ? Si oui, pourquoi?
Petite Anglaise :
Je n’ai jamais travaillé en Angleterre, mais j’ai travaillé pour des entreprises américaines et britanniques à Paris, et une ou deux entreprises françaises, et la différence est frappante.
Je pense que cela dépend de la société, mais en général, je trouve que l’atmosphère est plus informelle dans les entreprises anglaises, qu’elles soient basées en France ou en Angleterre. Les relations entre personnes sont plus directes, les gens plaisantent plus facilement. Je pense que cela est en partie dû au fait que les Anglais passent du temps ensemble après le travail ; ils vont plus facilement boire un verre ou deux entre collègues pour se détendre. Ce faisant, ils apprennent à mieux se connaître et ont plus de chances de devenir amis. Le langage joue aussi son rôle ; l’absence de « vous » en anglais fait que les conversations sont immédiatement plus directes.
Laurent :
Il est clair que les Anglo-Saxons, et en particuliers les Américains, ont des relations de travail moins formelles qu’en France. Cependant, je distinguerais les « relations entre collègues » des « relations hiérarchiques ». En effet, je dirais qu’on assiste à des relations entre collègues qui obéissent surtout à des formalismes différents, plutôt qu’à la manifestation d’un formalisme plus marqué dans une langue que dans l’autre. Ainsi, les règles de politesse sont beaucoup plus souples chez les Anglo-Saxons : il est parfaitement admis de ne dire bonjour qu’aux personnes connues au petit matin, et un « Hi » général suffit à satisfaire un bureau américain. En France, je suis considéré comme un goujat parce que je ne distribue pas la bise et les poignées de mains matinales à tous les collaborateurs (et leurs invités) qui travaillent dans mon bureau !
En ce qui concerne les hiérarchies, il n’y a pas photo : les Anglo-Saxons sont toujours prêts à laisser tomber (temporairement) leur position pour permettre un meilleur dialogue. De nombreuses réunions sont organisées avec la présence d’une hiérarchie verticale, où les participants sont spécifiquement invités à donner leur avis sur tout point, sans préjugé de leur position. Si les débats permettent l’obtention d’un consensus sans l’arbitrage hiérarchique, la réunion peut se terminer en ne validant que les remarques des plus subalternes. La hiérarchie n’entre en jeu que pour clore un débat qui ne peut se terminer de lui-même.
L’entreprise française, en revanche, regarde la hiérarchie comme un des points fondateurs de son organisation du travail. Dans une réunion, les idées les plus loufoques deviennent point de départ si elles sont prononcées par le supérieur. Le collaborateur inférieur doit obtenir par mansuétude le droit de parler et si une de ses bonnes idées est rejetée par le boss, personne ne le signalera. Il est considéré comme normal d’apprendre par cœur toute la hiérarchie de son service et des services en dépendance/concurrence, et il est courant de se rapporter (même verbalement) à une personne en mentionnant son grade.
3) Êtes-vous d’accord avec ma théorie générale qui établit que l’anglais est une langue moins formelle que le français ? Pourquoi ?
Petite Anglaise :
Le français des affaires (en particulier à l’écrit) est truffé d’expressions toutes faites extrêmement formelles, dont on peut dire qu’elles sont sans réelle signification et souvent complètement hypocrites. J’ai souvent remarqué que la traduction anglaise d’une lettre commerciale française est environ deux fois plus courte que le document original, et rédigée dans un langage beaucoup plus simple. L’anglais a tendance à aller droit au but. Mon exemple préféré est le suivant :
« Veuillez croire, Monsieur, en l’expression de ma considération distinguée »
qui, en anglais, se traduit par
« Yours faithfully ».
Pourquoi ? Je pense qu’en anglais, l’accent est porté sur une communication directe et claire (voir les campagnes en faveur de l’utilisation d’un « anglais simple » dans les documents produits par les fonctionnaires à l’intention du grand public au Royaume-Uni, par exemple), tandis que le français a une approche plus traditionnelle et les gens sont plus attachés aux formules de politesse souvent vieillottes. Ce que je trouve intéressant, c’est que souvent, plus la lettre est polie, moins elle est sincère. Même une lettre de réclamation est rédigée de façon exagérément polie en français.
Laurent :
Je pense que c’est la manière dont le langage est utilisé qui a un impact sur son aspect formel. L’anglais semble être plus formel pour deux raisons qui me sont apparues l’une comme immédiatement évidente, l’autre comme une révélation plus tardive. L’évidence : l’anglais étant la langue de facto universelle dans le monde des affaires, de la science et de la technique, les échanges dans cette langue se font entre personnes utilisant des accents, des vocabulaires et même des grammaires différents. Il est entendu dans le monde anglo-saxon que l’important est la compréhension, non le style, du moins dans les domaines cités, le monde des lettres étant bien entendu concerné par ces différences. La révélation : les Français ne supportent pas que leur langue soit maniée de manière trop libre, et ne font aucun effort pour tolérer les inexactitudes ou fautes. Ils se moquent des accents des uns et des autres, et ce, au sein même de l’hexagone. Une faute de vocabulaire minime entraîne des sourires, voire une correction verbale publique. Pour résumer, l’anglais et le français sont des langues de formalisme presque équivalent, encore que le vouvoiement ajoute immédiatement une couche de formalité au français. En général, l’utilisation du français est plus formelle par les Francophones, tandis que les Anglophones sont plus détendus dans leur utilisation de leur langue, et c’est surtout vrai au travail.
Peut-être que cela s’explique par le fait que les entreprises anglo-saxonnes ont vu leurs techniques de management révolutionnées par Dale Carnegie dans les années 60 (mais pour la plupart appliquées beaucoup plus récemment). De gros changements sont apparus sur la façon de gérer l’autorité : notamment la valorisation de l’individu et son développement, l’écoute par le manager, et la prise en compte des filtres de communication et des profils Myers-Briggs… Le tout tend à réduire les différences de rang pour optimiser la communication. Je crois que les entreprises françaises sont simplement en retard par rapport à ce phénomène.

De | 2016-10-18T15:50:21+00:00 28 août 2006|Le coin technique|6 Comments

À propos de l'auteur:

Celine
Je m’appelle Céline Graciet et j’offre mes services de traduction de l’anglais au français à différents clients travaillant dans des secteurs variés. En 2003, j’ai lancé un blog abordant des sujets variés : les langues, la traduction, l’anglais, le français et tout ce qui touche au secteur de la traduction et à la vie d’une traductrice.

6 Réaction

  1. Bela août 29, 2006 à 1:51

    Je suis d’accord avec vous tous: le français est sans aucun doute plus formel – à tous les niveaux.
    J’ai travaillé pendant deux ans dans un laboratoire universitaire français, à Nice, au début des années 70, et pendant cinq ans dans une maison d’édition anglaise, à Londres, en 1980-85. En France, je serrais la main de mes collègues tous les matins et tous les soirs. Au bout de deux ans, je n’appelais que deux personnes par leur prénom et je vouvoyais les autres, tandis qu’à Londres on m’a demandé d’appeler tout le monde par son prénom, même le Managing Director, dès le premier jour. Et bien sûr pas de poignée de mains, puisque, en Angleterre, on ne se serre la main qu’une fois – la première fois qu’on est présenté à quelqu’un.
    L’emploi de l’email doit forcément rendre la communication moins formelle, non? On n’écrit pas, ‘Veuillez croire, Monsieur, à l’expression de ma considération distinguée’ dans un email.

  2. céline août 29, 2006 à 7:28

    Oui mais peut-on faire la distinction entre la langue et le comportement découlant de certaines normes sociales ? Autrement dit, pour reprendre ton (votre??) propos Bela, est-il plus juste de dire « le français est sans aucun doute plus formel » ou « le Français est sans aucun doute plus formel » ? Ou bien les deux phénomènes sont-ils intimement liés ? Laurent m’a suggéré dans un email que la langue forme l’esprit autant que l’inverse, peut-être est-ce vrai.

  3. Bela août 30, 2006 à 2:43

    C’est vrai : peut-être aurais-je dû écrire ‘le Français est sans aucun doute plus formel’. J’ai employé le mot sans majuscule automatiquement parce que c’était le titre de votre billet. Petite Anglaise et Laurent ont aussi effleuré le sujet du comportement. A mon avis, les deux phénomènes sont intimement liés. Je me demande si le Français ne se sent pas, en quelque sorte, ‘prisonnier’ de la formalité du français. Peut-être est-ce pour cette raison que personne ne peut mettre un frein à l’envahissement du français par les expressions et mots anglo-saxons. Les Français se défoulent dans une autre langue. LOL!

  4. Bruno août 31, 2006 à 8:11

    Je suis d’accord avec Laurent, pour ma part. Je pense effectivement que la langue [dé]forme l’esprit (dur dur pour nos djeuns “ki ne kose kan SMS” 😉 ) et est en même temps le reflet d’un mode de pensée. Les deux sont intimement liées.
    En informatique, par exemple (qui est mon domaine professionnel), beaucoup de protocoles qui sous-tendent le réseau Internet sont nés d’un principe que les Anglo-Saxons dénomment “RC2” ou “RC au carré” (pour “Rough Consensus and Running Code”) qui traduit bien l’état d’esprit dans lequel ils ont été conçus: par un consensus approximatif sur la solution à adopter, et (surtout) du code qui fonctionne, prouvant par là même que la réalisation est possible. L’approche française et plus généralement latine, pour sa part, beaucoup plus “dogmatique” (par opposition à “pragmatique”), a abouti à des solutions plus centralisées et/ou hiérarchisées, qui possèdent indéniablement une certaine “beauté formelle” (manière polie de dire que ça doit fonctionner avant tout sur le papier), mais qui ont eu beaucoup moins de succès (notamment le fameux modèle OSI en 7 couches, dont le principal protocole, X.25, couvrant les 3 premières, est grosso-modo fonctionnellement équivalent à l’omniprésent TCP/IP, mais se retrouve aujourd’hui confiné à un “marché de niche” car finalement beaucoup plus complexe à mettre en oeuvre). Peut-être faut-il aussi voir là le résultat d’une perception différente des relations au niveau du travail ?
    Je me pose aussi la question suivante: le “langage” SMS/Skyblog (je mets langage entre guillemets car à mon avis ça n’en est pas un dans la mesure où il n’a aucune structure) employé par bon nombre de jeunes aujourd’hui n’est-il pas, au moins partiellement, le résultat d’un coup de balancier causé par le rejet d’un formalisme jugé excessif ? Qu’en est-il dans les pays Anglo-Saxons à ce niveau ? La langue anglaise étant plus pragmatique à la base, peut-être les jeunes ont-ils moins la tentation de la torturer comme ils le font de côté-ci de la Manche et de l’Atlantique ?
    Qu’en est-il en réalité ?

  5. céline septembre 4, 2006 à 8:48

    Je ne pense pas que le langage texto soit une réaction (consciente, du moins) contre un formalisme excessif du français. À mon avis, c’est au départ tout simplement une réponse purement pratique à un problème concret : comment utiliser de façon rapide et efficace les claviers au centre d’une bonne partie de nos communications. Preuve en est une dame âgée que je connais, très digne et pas « cool » du tout, qui ponctue tous ses textos à sa fille de « luv mum ».
    Par contre, je suis d’accord qu’ensuite cette obligation pratique s’est sans doute transformée en jeu visant à développer un code plus ou moins exclusif, un peu comme un argot réservé à une tribu particulière (ici, les ados). Mais c’est vrai que les jeunes francophones vont très loin dans la manipulation (fqçon diplomatique de ne pas répéter torture) de leur langue…

  6. Bruno septembre 4, 2006 à 1:45

    C’est vrai que la volonté d’utiliser des codes, quels qu’ils soient, est une constante chez les ados (qu’il s’agisse de codes vestimentaires, d’attitudes ou autres), mais j’ai quand-même un peu l’impression (parano ?) que d’écrire correctement est actuellement considéré, chez bon nombre de jeunes, comme quelque chose d’affreusement ringard.
    J’ai à ce propos une anecdote assez marrante: il y a environ 2 ans, j’étais en train de converser par écrit (ouais, bon, “chatter”, quoi 🙂 ) avec un ami quand l’un de mes neveux (16 ans à l’époque, et stéréotype parfait de l’ado rebelle pour qui tous les adultes, à commencer par ses parents, sont des branquignols qui ne comprennent rien) vient voir ce qui se passe, commence à se marrer et rameute ses frères: “eh, les gars, venez voir comment il écrit tonton !”. J’ai eu toutes les peines du monde à le convaincre (mais je lui ai finalement prouvé) que je tapais, en bon français, aussi vite que lui dans son “sabir”…
    On peut se dire “bof, c’est pas grave, il faut que jeunesse se passe”, ce qui est vrai, mais les dégâts faits pendant ces quelques années, les conséquences de ce “désapprentissage” d’une graphie correcte, risquent fort de s’étendre bien au-delà de l’adolescence… Mais bon, je m’écarte du sujet, là…

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