J’étais en train de déjeuner avec 15 amies et de parler du départ imminent de notre très bruyante voisine du dessus ; cela fait un an et demi que nous avons l’impression de vivre sous une boîte de R&B très courue. J’expliquais que l’agence immobilière m’avait dit qu’un couple avait acheté l’appartement et que j’espérais qu’ils seraient deux professionals.
« Tant de snobisme venant de toi m’étonne, Céline, » rétorqua Alison, d’un ton extrêmement désapprobateur.
« Je ne suis pas une snob ! C’est juste que j’aimerais avoir des voisins qui travaillent, et ont donc besoin de dormir la nuit. »
« Combien de professionals y a-t-il autour de cette table, d’après toi ? »
« 16 ! On travaille toutes, non ? »
En fait, seules cinq d’entre nous étaient des professionals (une médecin, trois professeurs, une notaire ; il est intéressant de noter que ces professions se mettent difficilement au féminin). Alison a secoué la tête et m’a patiemment expliqué qu’un professional est une personne qui a un métier doté d’un certain statut, comme un médecin ou un avocat. Marie a ajouté qu’elle avait trouvé insultant, lors de la recherche récente d’un appartement à louer, de voir de nombreuses annonces préciser professionals only, ce qui semblait suggérer que seules les personnes ayant une certaine catégorie d’emplois sont dignes de confiance. C’est là que j’ai compris qu’en affirmant préférer des professionals comme voisins, je semblais vouloir voir des membres de l’élite emménager dans l’appartement du dessus, d’où la réaction très zolaesque d’Alison.
Coïncidence amusante, le Guardian du même jour contenait un article sur les professionals. Il confirmait que la signification et utilisation du mot professional ont changé au fil du temps. Comme c’est souvent le cas, l’étymologie de ce mot nous donne la clé de sa signification d’origine : le Guardian nous dit que les « professionals, comme les professeurs, médecins et avocats, bénéficiaient d’une position spéciale et élevée dans la hiérarchie du travail » car ils « professaient (promettaient) de satisfaire des standards moraux exigeants ».
Cependant, cette signification a évolué, et de nos jours, « de plus en plus, être professional signifie que quelqu’un s’engage à fond dans son travail. » Et c’est la seule signification que je connaissais pour ce mot, qui s’applique non seulement à la médecin, à la notaire et aux professeurs, mais également à la fonctionnaire, à l’ergothérapeute, à la créatrice de sites Web, à la factrice, à l’infirmière en formation, à la directrice de services éducatifs, à l’agent de surveillance, à la directrice des communications, à la traductrice, à la cadre des services sociaux et à la créatrice de bijoux installées autour de la table.

De | 2016-10-18T15:50:24+00:00 12 juillet 2006|Mots|3 Comments

À propos de l'auteur:

Celine
Je m’appelle Céline Graciet et j’offre mes services de traduction de l’anglais au français à différents clients travaillant dans des secteurs variés. En 2003, j’ai lancé un blog abordant des sujets variés : les langues, la traduction, l’anglais, le français et tout ce qui touche au secteur de la traduction et à la vie d’une traductrice.

3 Réaction

  1. Audrey août 1, 2006 à 1:22

    J’ai beaucoup aimé la traduction de la “réaction zolaesque d’Alison” avec sa référence culturelle en “Alison’s “j’accuse!” moment”.
    Cet article souligne aussi la difficulté de traduire les métiers d’une langue à l’autre. Me voici maintenant au point sur le sens d'”occupational” que je limitais uniquement au cadre du travail ( ex: médecine du travail, etc…) et qui dépasse ce cadre dans le sens précis d”occupational therapy”.
    Par contre, en lisant en premier “agent de surveillance”, je ne m’attendais pas à ce que votre amie soit “probation officer” mais plutôt “security guard”. Je pense qu'”agent de surveillance” dans ce contexte est une expression québecoise (cf. grand dictionnaire terminologique). En visitant le site de la préfecture de Paris, j’ai découvert que “les agents de surveillance de Paris” ont remplacé nos “pervenches”, “aubergines” et autres contractuelles bien aimées.
    Du coup, j’ai découvert que “probation officer” a bien un équivalent en français et fait partie des carrières sociales.On l’appelle “conseiller d’insertion et de probation” ou CIP. Ce n’est pas un anglicisme car la racine est latine : probare = “prouver”.

  2. céline août 1, 2006 à 8:46

    Merci ! Pour être honnête, j’ai été très paresseuse avec la traduction de certains noms de métiers (allez, on va sur granddictionnaire et on réfléchit pas trop), pour la bonne (mauvaise ?) raison qu’elle avait peu d’importance ici. Je savais qu’« agent de surveillance » était inexact, mais après tout, cela ne modifiait pas le message. J’aurais dû me douter que je me ferais prendre en flagrant délit de paresse !

  3. Audrey août 1, 2006 à 11:55

    Comme quoi la “paresse” des uns peut être un bon catalyseur pour les autres…

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