Un incendie a détruit le Cutty Sark. Durant les informations du matin, les journalistes ont utilisé le pronom « elle » pour parler du bateau, et non pas « it », qui est normalement employé pour parler d’objets inanimés, ce qui ne m’a pas surprise, vu qu’une telle utilisation du pronom féminin est bien connue pour parler des navires. Cependant, cela m’a rappelé une conversation avec un des peintres qui ont rénové il y a quelques mois la façade du bâtiment où se trouve mon bureau. Je lui avais dit qu’ils avaient eu de la chance, car le temps s’était mis au beau dès leur arrivée. Il m’a répondu, en désignant d’un geste l’échafaudage :
« Oui, mais il a fait beaucoup de vent, et elle bouge pas mal. »
Elle ? « Scaffold » est féminin et non pas neutre ? C’était nouveau. Je me suis donc penchée sur mon antique Linguistique et grammaire de l’anglais, de Lapaire et Rotgé, pour en savoir plus. Il suggère que la fin de la période de l’Ancien anglais a été marquée par une période de bouleversements de cette langue. Non seulement les déclinaisons, mais également les noms, les pronoms et le genre allaient connaître de profondes transformations durant la transition de l’Ancien au Moyen anglais. De nouveaux critères furent adoptés pour déterminer le genre (masculin, féminin, neutre), et en particulier l’opposition « naturelle » entre l’animé et l’inanimé, y compris la différence entre humain et non-humain, masculin et féminin. Le neutre a grandement bénéficié de ce bouleversement grammatical et a vu affluer vers lui tous les mots non-personnels, autrement dit des mots échappant à l’opposition entre personne de sexe masculin / personne de sexe féminin.
C’est pourquoi les créatures vivantes mais non-humaines, les objets, les concepts, les phénomènes et les sentiments devinrent neutres. Seuls les animaux domestiques, les navires, la voiture d’un particulier, la patrie ou la ville proches du cœur et certaines entités métaphysiques susceptibles d’inspirer de forts sentiments sont demeurés à proximité de la frontière séparant le neutre, le féminin et le masculin. Pourquoi ? Parce que ce nouveau système très anthropo-centré permettait aux objets non-humains et aux concepts d’être inclus dans le territoire du féminin et du masculin de par leur lien avec la « sphère de l’humain ». Ainsi, un lien sentimental, une proximité, une relation affective peuvent projeter un objet inanimé, non-humain ou même un concept dans la sphère du personnel et donc du genre.
Tout ceci explique pourquoi des objets inanimés, comme un bateau ou un échafaudage, peuvent être affublés d’un genre. Il est inévitable qu’un lien se noue entre une personne et un navire ou un échafaudage, d’autant que de la solidité de ces constructions dépend la vie de la personne en question. Ce lien relie donc un objet inanimé au domaine de l’humain et à la sphère du personnel, qui ne tolère pas le neutre caractéristique des mots appartenant à la sphère du non-personnel.

De | 2016-10-18T15:49:55+00:00 22 mai 2007|Le coin technique|8 Comments

À propos de l'auteur:

Celine
Je m’appelle Céline Graciet et j’offre mes services de traduction de l’anglais au français à différents clients travaillant dans des secteurs variés. En 2003, j’ai lancé un blog abordant des sujets variés : les langues, la traduction, l’anglais, le français et tout ce qui touche au secteur de la traduction et à la vie d’une traductrice.

8 Réaction

  1. Anacharsis le Jeune mai 22, 2007 à 4:27

    Je me souviens de ma surprise quand j’ai réalisé que tous mes correspondants anglophones sans exception n’utilisaient que “he” ou “she” quand ils parlaient de leur chien ou leur chat… tout à rebours de ce qu’on m’avait appris à l’école! L’explication par l’inclusion dans la sphère de l’humain rend parfaitement compte de cette exception, oubliée par les manuels scolaires (du moins, ceux que j’ai eus entre les mains; ils se sont peut-être mis à la page depuis?)!

  2. céline mai 22, 2007 à 4:44

    Pas seulement des animaux domestiques ! À Brighton, les mouettes sont tellement omniprésentes et pénibles qu’elles appartiennent sans conteste à la sphère humaine, et tout le monde en parle en disant « he », ce qui, pour une oreille française, est bien sûr très étrange…

  3. michel mai 22, 2007 à 8:13

    Il semble que le féminin s’applique aussi au luth (anglais) : est-ce que la forme de l’instrument joue un rôle ? Autre expérience similaire : la mouvance du genre des noms est très perturbante en néerlandais pour les francophones, la règle étant que la plupart des noms indiquant des objets sans sexe et qui ne sont pas neutres sont plutôt masculins. Mais on se fait piéger quasi infailliblement par des mots comme auto(mobile) dont la traduction néerlandaise est “auto” (se prononce à peu près “aotau”), nom masculin ! Bien qu’une part de la gent masculine utilise l’objet comme démonstrateur de sa puissance virile, l’objet , par nature, est bien féminin, puisqu’on y pénètre, puisqu’il est enveloppant.
    Merci et bravo pour votre site.
    PS Deuxième paragraphe, 3e phrase : “de nouveau critères”, j’écrirais plutôt : “de nouveaux critères” 😉

  4. céline mai 23, 2007 à 9:05

    « l’objet , par nature, est bien féminin, puisqu’on y pénètre, puisqu’il est enveloppant. »
    Vous choisissez donc une explication sémantique ô combien subjective pour expliquer que le mot « automobile » est féminin. Féminin car pénétrable et enveloppant ? Hmmmm… Les mâles sont également pénétrables, que je sache, et je connais assez d’hommmes affectueux pour savoir que le masculin peut être extrêmement enveloppant.
    Je pencherais plutôt pour une explication tout simplement orthographique ou même acoustique. Les mots français se terminant par un « e » muet sont en général féminins, d’où « une automobile », « une voiture » (comme toujours, des exceptions s’appliquent).
    Ps : merci de m’avoir signalé le « x » manquant.

  5. Gertrude juin 1, 2007 à 9:30

    Intéressant, mais si l’on emploie scolairement “it”, est-ce faux pour autant ? Un Anglais le relèvera-t-il d’emblée ? Cela concerne uniquement le langage parlé, ou est-ce une forme admise officiellement ?

  6. Philippe juin 4, 2007 à 9:45

    Cette remarque sur les chats m’a interpelé.
    J’ai été élevé bilingue et en y pensant bien, c’est vrai que nous utilisions “she” pour notre chatte et que nous aurions utilisé “he” si nous avions eu un chat. En revanche, un chat croisé dans la rue aurait eu droit à “it” sauf s’il avait été particulièrement mignon “kitty…kitty…kitty”…
    L’inclusion dans la sphère humaine, oui…

  7. Abie juin 9, 2007 à 2:41

    Une question m’a beaucoup travaillée lorsque j’ai (laborieusement) lu “Rob Roy” de Walter Scott en v.o. –je n’ose pas dire “en anglais” parce que “I dinnae ken”, c’est pas vraiment standard…–
    En particulier quand ces virils guerriers parlent d’eux à la troisième personne. Voici un exemple tiré du chapitre 5 du tome 2 dans cette édition en ligne :
    My guide placed his finger on his lip, and said, “Fear nothing, Dougal; your hands shall never draw a bolt on me.”
    “Tat sall they no,” said Dougal; “she suld–she wad–that is, she wishes them hacked aff by the elbows first–But when are ye gaun yonder again? and ye’ll no forget to let her ken–she’s your puir cousin, God kens, only seven times removed.”
    Pourquoi, et d’où ça vient, c’est une question qui me dépasse. Ce pourrait-il que dans des expressions du genre “Can’t a body get a decent rest?” le “body” soit féminin ?
    Ô Céline, dispense-nous tes lumières…
    PS : Oh! Pardon : *Sir* Walter Scott…

  8. céline juin 12, 2007 à 5:23

    Abie, tu as du courage. Désolée de ne pas pouvoir t’aider, mais là, je suis un peu dépassée…

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