Brighton_zombies
Cet article sur le licenciement d’une interprète en langue des signes pour son approche « créative » de son métier (entre autres, elle a informé les téléspectateurs de la présence de zombies radioactifs aux abords de la centrale nucléaire japonaise touchée par le tremblement de terre) m’a rappelé un vieux billet où je décris la tentation d’utiliser ma position toute-puissante d’interprète pour manipuler une situation à ma guise.
En effet, il peut être très difficile de rester dans son rôle de plate-forme de conversion neutre et de proscrire toute intervention personnelle. Pendant les projets sur lesquels je travaille depuis un certain temps, et que je connais comme le fond de ma poche, je suis parfois tentée de donner les réponses aux questions posées, au lieu de relayer d’abord la question, puis la réponse, afin de gagner du temps et de travailler plus efficacement. J’ai d’ailleurs constaté que je n’étais pas la seule à avoir du mal à maîtriser mes instincts pendant un atelier d’une journée, où j’étais chargée avec une autre interprète d’aider de petits groupes de Français et d’Anglais à planifier leur travail pour la session de l’après-midi. À un moment, j’ai été horrifiée d’entendre ma collègue participer à l’organisation du travail, donner son avis sur le partage des tâches entre les participants et sur les personnes les mieux placées pour faire telle et telle chose. C’était bien entendu inapproprié, mais il peut être très difficile de ne pas s’immiscer dans la conversation quand les progrès sont lents et qu’on pense avoir une solution à proposer.
L’interprète de la BBC a attribué ses actions à des « difficultés personnelles, et notamment un manque total de motivation au travail ». J’espère qu’elle se reconvertira et fera un one-woman show, car je trouve sa zombification des informations plutôt rigolote.
Photo des zombies à Brighton de Heather Buckley
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MISE À JOUR
MAIS BIEN SÛR qu’il s’agit d’une parodie ! Je le savais (presque). Cependant, mon argumentaire tient toujours, et il est arrivé que des interprètes soient licenciés pour s’être permis de dire ce qu’ils pensaient, comme en Ukraine, par exemple.
(Merci, May !)
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P.S.
En plus, j’ai toujours voulu des zombies sur mon blog.
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C’EST PAS FINI
Le Plus, l’espace participatif du Nouvel Obs, m’a demandé d’approfondir la question de la neutralité de l’interprète.

De | 2016-10-18T15:48:39+00:00 16 janvier 2012|Interprétariat|10 Comments

À propos de l'auteur:

Celine

Je m’appelle Céline Graciet et j’offre mes services de traduction de l’anglais au français à différents clients travaillant dans des secteurs variés. En 2003, j’ai lancé un blog abordant des sujets variés : les langues, la traduction, l’anglais, le français et tout ce qui touche au secteur de la traduction et à la vie d’une traductrice.

10 Réaction

  1. Lesley janvier 16, 2012 à 1:33

    Mais parfois il faut improviser!

  2. céline janvier 16, 2012 à 1:45

    Fantastique ! Merci 🙂

  3. Stéphan janvier 16, 2012 à 8:42

    Ca me rappelle l’histoire de l’interprète en langue de signes qui travaillait pour la Mafia :
    Luigi Costello, un des parrains de la Mafia new-yorkaise, s’est fait voler un million de dollars par un de ses capos, Tony dit le sourd. Il devait récupérer la mallette remplie de billets après d’une livraison de drogue mais depuis 2 jours il a disparu avec l’argent.
    Fou de rage, Luigi lance tous ses hommes à sa recherche. Une semaine plus s’écoule et finalement Tony se fait coincer dans sa planque près du pont de Brooklyn. On le conduit alors sans ménagement dans le bureau du Parrain. Celui dernier hurle, s’agite, le frappe mais rien n’y fait, Tony ne comprend rien.
    Alors Costello ordonne : “Faites venir Mario l’interprète en langue des signes”.
    Quelques heures après, Mario arrive et Costello tout mielleux demande :
    – “Tony, regarde j’ai fait venir exprès un interprète donc maintenant tu comprends tout ce que je dis, tu n’as plus d’excuses. S’il te plait dis-moi où est l’argent et je passerai l’éponge, c’est promis”.
    L’autre fait non de la tête.
    – “Tony, ne me mets pas en colère. Dis-moi où tu as mis l’argent!”
    L’autre, le visage fermé, fait de nouveau non.
    – “Tony ! hurle Costello, si tu ne me dis pas tout de suite où est le fric, je te fais découper à la tronçonneuse et je coule les morceaux dans le béton ! Et, Mario tu lui traduis mot pour mot ce que je viens de dire sinon tu le rejoins dans le béton ! Capito ?”
    Et Mario fidèlement interprète en langue des signes italiano-américaine chacune des paroles de son boss.
    Alors Tony qui sait bien que le Parrain ne plaisante pas commence à paniquer et répond en signant à toute vitesse : “j’ai pas touché au million de dollars, il est toujours dans la mallette et je l’ai planquée à la consigne de la gare de Grand Central casier 289. La clé est dans ma chambre, sur la moulure au-dessus de la porte”.
    – “Mario tu traduis ! Il a dit quoi avec ses mains ? s’impatiente le parrain.
    – Il dit que vous n’avez rien dans le pantalon et que vous n’oserez jamais le faire exécuter !” .

  4. Jenny janvier 18, 2012 à 10:53

    Bonjour Céline, après avoir lu ton billet, j’ai entendu la même anecdote à la radio aujourd’hui (France Info). Cela voudrait-il dire qu’ils ne vérifient pas leur infos ? (c’était dans le cadre d’une chronique mais quand même !)

  5. céline janvier 19, 2012 à 8:07

    @Stéphan : 😀
    @Jenny : Peut-être que comme moi, le journaliste voulait y croire parce que c’est une histoire tellement sympa…

  6. Jenny janvier 19, 2012 à 1:39

    Oui, c’est ce qu’ils ont dit plus ou moins en s’excusant de leur erreur ce matin… C’est drôle, les media traditionnels passent leur temps à critiquer les réseaux sociaux pour leur manque de fiabilité mais reprennent souvent leurs infos sans vérification…

  7. Tinajero janvier 23, 2012 à 4:24

    Merci pour cet article tout à fait intéressant, il est difficile en effet de rester “professionnel” en toute circonstance, mais en même temps trop de rigidité peut nuire aussi à la qualité de la prestation, trouver un juste milieu pourrait bien faire l’affaire, qu’en pensez-vous ?

  8. céline janvier 23, 2012 à 4:47

    Dans l’article que j’ai rédigé pour Le Plus (voir l’addendum en fin de billet), je parle justement des cas où j’ai été contrainte de sortir de mon rôle.

  9. Catharine janvier 28, 2012 à 7:55

    Toujours sur ce thème, l’interprète Shumona Shina a vu ses missions au sein de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) interrompues suite à la publication de son roman “Assommons les pauvres!”.
    Ils ont estimé qu’elle faisait preuve de mépris à l’égard des demandeurs d’asile…

  10. Le vieux Gustave janvier 30, 2012 à 1:32

    L’histoire que nous rapporte Stéphan est le genre de blague qu’on peut se raconter entre traducteurs, mais je suis gêné de trouver un récit analogue sur le site de la société Promt où l’on trouve un voleur interrogé par l’intermédiaire d’un interprète. Lassé de l’entendre nier, le policier menace de le tuer ; effrayé le voleur révèle où est la cachette et l’interprète, ravi de l’aubaine, traduit bien sûr : « Vous pouvez me tuer sur place, je ne dirai rien. » Avec cette conclusion que le traducteur automatique au moins est incapable d’indiscrétion. Un traducteur humain ne l’est pas moins.

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