La manifestation devant rassembler aujourd’hui plusieurs centaines d’interprètes représente un grand test pour le contrat de prestation de services d’interprétariat au ministère de la Justice britannique (MoJ). En plus de cela, la presse nationale s’est enfin intéressée à cette question, et au Parlement, des négociations ont été entamées afin de trouver des solutions.
Des membres de la Professional Interpreters Alliance (PIA) et beaucoup d’autres interprètes professionnels sont exaspérés par le choix du MoJ de confier à une seule agence de traduction, Applied Language Solutions (ALS), basée à Manchester, le soin de gérer les besoins en interprétariat du ministère. Selon eux, ALS s’acquitte très mal de cette tâche, notamment en réduisant la rémunération des interprètes et en embauchant du personnel non qualifié. Mais qu’en est-il vraiment ? Et si ces accusations sont avérées, peut-on en conclure que l’externalisation est un système fondamentalement vicié ? Petit bilan.

Les problèmes d’ALS

L’année dernière, le MoJ a confié à une seule agence, ALS, la tâche de satisfaire la totalité de ses besoins en interprétation juridique. Ce contrat était estimé à plus de 360 millions d’euros, mais selon le MoJ, il devait permettre d’économiser 21 millions d’euros par an. Ce nouveau contrat exigeait des interprètes qu’ils s’inscrivent dans une nouvelle base de données nationale, sur un site appelé Linguist Lounge, qui remplaçait le National Register of Public Service Interpreters (NRPSI) (registre national des interprètes du service public). Ce nouveau système a tout d’abord été piloté à Manchester, et en dépit de nombreux problèmes, qui ont contraint la police du Grand Manchester à résilier le contrat, il a été décidé que le système serait mis en œuvre sur le territoire entier.
Avant même l’entrée en vigueur du contrat de cinq ans le 1er février, des milliers d’interprètes professionnels avaient déjà décidé de refuser les conditions imposées par ALS. En effet, la nouvelle grille de paiement stipulait que le tarif horaire plafonnerait à 26,5 €, atteignant dans certains cas tout juste 16 € par heure, et que les frais de déplacement ne seraient plus couverts. Elle détonnait donc par rapport au système antérieur, qui remboursait toutes les dépenses et prévoyait un taux fixe de 102 € pour trois heures de travail, après quoi un taux fixe au quart d’heure était appliqué. Résultat des courses : une diminution de 60 à 80 % des revenus de la quasi-totalité des interprètes qualifiés.
Environ 60 % des 2 300 personnes inscrites au NRPSI ont boycotté le contrat, et deux semaines plus tard, ALS a reconnu qu’il avait du mal à satisfaire la demande. La compagnie a admis que des audiences avaient dû être annulées ou reportées parce qu’elle n’avait pas pu trouver d’interprètes. Dans de rares cas, les suspects étrangers ont été libérés sans subir d’interrogation, car aucun interprète n’était disponible. Un porte-parole d’ALS a déclaré : « Malheureusement, cela s’est en effet produit, mais nous travaillons d’arrache-pied pour trouver des solutions à ce problème. »
Mirela Watson, une interprète forte de 15 ans d’expérience, a constaté par elle-même que la situation était loin d’être résolue. Dans une interview pour The Guardian, elle a déclaré : « ALS fournit beaucoup d’interprètes non qualifiés et qui n’ont pas subi de contrôle adéquat. Mes collègues et moi-même avons fait des visites inopinées dans les tribunaux pour contrôler le travail d’ALS, et nous avons conclu qu’il était d’un niveau absolument inacceptable, ce qui pourrait mener à des erreurs judiciaires ». D’autres observateurs ont confirmé qu’ALS employait des interprètes non qualifiés, et que le processus de filtrage des interprètes est fondamentalement vicié, comme en témoigne le fait qu’une interprète a enregistré son lapin sur le site internet Linguist Lounge.

La réaction du MoJ

Suite à tout cela, le contrat avec la société a été suspendu, et en guise de solution temporaire, le MoJ a ordonné à tous les tribunaux civils et administratifs de trouver des interprètes par d’autres moyens en cas « d’urgence ». Dans un email interne publié par The Guardian, on pouvait lire : « Nous avons décidé que le système judiciaire doit prendre des mesures urgentes afin de réduire le nombre d’audiences annulées du fait des difficultés rencontrées par le prestataire pour fournir des interprètes dans les délais spécifiés ».
« Le système judiciaire reviendra immédiatement au système antérieur pour toutes les audiences prévues dans les 24 heures dans tous les tribunaux de première instance… ainsi que pour les audiences urgentes relatives aux demandes de mise en liberté sous caution, de déportation et les procédures rapides d’examen des demandes d’immigration et d’asile, ainsi que les audiences urgentes du tribunal d’assistance aux demandeurs d’asile ».
L’email ajoutait : « Nous savons que certains employés et juges soutiennent les interprètes dans leur démarche. Toutefois, nous devons tout faire pour encourager les interprètes à accepter le nouveau système. Le nouveau contrat peut apporter des avantages appréciables, tant aux interprètes qu’au système judiciaire dans son ensemble ».

Les parlementaires s’inquiètent

Plusieurs parlementaires ont commencé à exprimer leurs inquiétudes à l’égard de ce contrat. Dans une lettre envoyée en février à Kenneth Clarke, le ministre de la Justice, Sadiq Khan, secrétaire de la justice pour l’opposition, a répété ses doutes quant à la capacité d’une seule entreprise à fournir tous les interprètes dont les tribunaux ont besoin : « Il est bien entendu important de garantir le bon rapport qualité/prix de la prestation de services de traduction et d’interprétariat, mais pas au détriment de la qualité dans un domaine aussi important que la justice ».
Andy Slaughter, porte-parole de l’opposition en matière de justice, qui partage cet avis, a durement critiqué le MoJ pour avoir choisi ce contrat « en dépit des mises en garde et de l’opposition des interprètes ». Il a ajouté que « les contribuables déjà sous pression vont devoir payer l’ardoise des reports et annulations de certaines audiences, mais aussi des mises en détention provisoire, appels et les juridictions inutiles ».
Il a ajouté : « Les déficiences des services de traduction ou d’interprétation risquent de mener à des erreurs judiciaires et à des violations du droit à un procès équitable instauré par la loi sur les droits de l’homme ».
Durant la semaine dernière, les problèmes d’ALS n’ont fait qu’empirer : le cabinet d’avocats Sharma Law a déposé plusieurs demandes de paiements pour coûts superflus provoqués par des reports d’audience successifs en l’absence d’interprètes. Une de ces demandes a déjà été approuvée par les tribunaux de première instance, et une autre est en cours d’examen. Chaque audience ajournée coûte environ 360 €, auquel cas les avocats comme ceux du cabinet Sharma ne reçoivent ni paiement, ni compensation.

Trouver des solutions

Face à ces problèmes, le MoJ s’est contenté d’indiquer qu’il travaillait avec ALS afin de trouver des solutions : « Le ministère de la Justice travaille avec Applied Language Solutions afin de surveiller de près l’exécution du nouveau contrat. Le gouvernement est déterminé à assurer que le système judiciaire dans son ensemble utilise de manière efficace l’argent des contribuables. Ce nouveau contrat permettra de réaliser des économies d’au moins 21 millions d’euros par an sur le coût de la traduction et de l’interprétation, soit une réduction d’au moins un tiers, et il assurera également la mise à disposition de traducteurs et interprètes de haute qualité à ceux et celles qui en ont besoin. »
Récemment, ALS a cherché à remédier à la situation en offrant une incitation financière aux interprètes qui recommandent un ami, et son dirigeant, Gavin Wheeldon, a déclaré que les interprètes seraient payés pour le temps d’attente, et que l’indemnité de déplacement serait doublée, passant de 0,25 €/km à 0,50 €/km pour tout voyage de plus de 32 kms aller-retour. Il a aussi confirmé qu’ALS offre aux interprètes des frais de déplacement de 12 € par heure une fois passée par la première heure de voyage aller et retour. Pendant une émission diffusée par Radio 4, station de la BBC, le ministre de la Justice Crispin Blunt a admis que le contrat avait connu des problèmes, mais a accusé l’ancien système d’être « tellement inefficace et décrépi » que le MoJ était obligé de trouver une meilleure solution. Il a renouvelé sa confiance à ALS et à la société de portefeuille Capita, et a exprimé sa volonté d’assister « rapidement à une amélioration de la mise en œuvre des nouveaux accords ».

Externalisation

En tant que prestataire de services linguistiques, Transcription Global est bien placé pour comprendre les avantages et les défis de l’externalisation. Nous travaillons avec beaucoup de grandes sociétés, qui nous confient régulièrement leurs services de traduction ou d’interprétation, et même s’il est difficile de trouver le bon équilibre, il est possible de réduire les coûts tout en améliorant la prestation de services. Cependant, ALS s’y est très mal pris. Sa première erreur a été de rompre tout lien avec le NRPSI, et quand la situation a commencé à mal tourner, la société aurait dû régler plus rapidement les problèmes du PIA. Règle numéro un : toujours valoriser le personnel. Nous avons parlé à de nombreux interprètes tout au long de cette affaire, et en les écoutant, nous sommes parvenus à une vision plus objective de la situation. ALS aurait dû faire de même.
L’externalisation offre à la majorité des entreprises une plus grande flexibilité et un contrôle accru, et dans le secteur privé, elle permet d’augmenter les marges. Dans le secteur public, et à une telle échelle, nous ne conseillerions jamais au gouvernement d’externaliser la totalité des services à une seule entreprise, car, peu importe sa taille ou son succès, elle n’aura jamais la capacité nécessaire pour gérer un contrat aussi important. Il ne fait aucun doute que le MoJ cherchait réellement à réduire son budget dans ce domaine, mais il est impossible d’économiser 21 millions d’euros par an sans sacrifier la qualité. On est passé d’un système permettant aux tribunaux d’embaucher des interprètes indépendants à un tarif raisonnable et justifié, à une approche obligeant les tribunaux à attendre que des interprètes leur soient alloués. Ajoutez à cela que les interprètes sans qualifications sont payés de la même manière que des interprètes hautement qualifiés, ce qui représente une réduction de 60 à 80% des revenus de ces derniers, et vous comprendrez que le résultat était couru d’avance.
Ryan Owen Gibson est le responsable du marketing en ligne pour Transcription Global, une agence leader dans le domaine de la prestation de services de transcription et de traduction basée au Royaume-Uni.
Traduction d’Isabelle Laurent, relecture par Céline Graciet